Un club de football, ça n’est pas seulement onze bonhommes qui gambadent allègrement sur un vert gazon, à la recherche du plaisir que procure la victoire. C’est une histoire, une légende, des hommes, des faits…C’est un livre constamment en cours d’écriture. Qui passe par tous les sentiments. Du plus heureux au plus tragique.
Celui des Rangers est copieusement garni. En évoquant simplement le nom de Glasgow Rangers, chaque fan de football pense en premier lieu à : « Grande équipe ». Bâtie au fil des épreuves, la légende des ‘Gers n’a jamais été un long fleuve tranquille. Tel un vieux guerrier écossais, l’épiderme du club est bardé de cicatrices… Voyage au sein du club légendaire des protestants de Glasgow, les Rangers, avec la bénédiction de sa Majesté
Le 12 décembre dernier, pour le compte de la dernière journée du premier tour de la Ligue des Champions 2007-2008, c’est secoués par 50 000 poitrines que les lyonnais ont pénétré dans l’antre d’Ibrox Park. De main de maître, les hommes d’Alain Perrin ont su mettre l’arène sous l’éteignoir, et remporter un succès qui fait d’ores et déjà date dans l’histoire du club rhodanien. Et pourtant, on leur prédisait l’enfer. Car Ibrox est Enfer pour quiconque vient y défier ses protégés. Une ambiance qui se voit décuplée quand il s’agit d’une joute européenne. Ici, on joue comme on vit. Mais en opposition à la vie, le destin surgit au hasard pour frapper d’innocents sujets, comme ce fut le cas par deux fois au cours du siècle dernier. Retour sur deux des plus grandes tragédies jamais connues dans un stade de football.

Soirée de légende...
5 avril 1902. Jour de fête à Ibrox. Nous sommes à l’aube de la dernière journée du « British Home Championship », réunissant les quatre nations sous le joug de la couronne britannique. Toute la ville s’est massée dans l’enceinte des Rangers pour assister au choc de ce tournoi. Bien engagés, les locaux n’ont besoin que d’un match nul pour rempoter l’édition 1902. Ibrox trépigne d’impatience. D’autant plus que sur le terrain, le spectacle est au rendez vous, un but ayant été inscrit de part et d’autres. Soudain, la partie stoppe net. Nous sommes à la 51ème minute.
Un bruit effroyable vient de résonner dans l’enceinte. Tous les yeux sont rivés vers la tribune Ouest, qui présente une entaille béante sur sa partie haute. Cris, hurlements, la suite n’est qu’un immense chaos. Bien que relativement récente, l’installation a été mise à mal la nuit précédant le match par des pluies soutenues. Fait d’un assemblage de poutres métalliques et de gradins en bois, l’ensemble n’a pas résisté 90 minutes. Le bilan est effroyable : victimes d’une chute d’environ 12 mètres, c’est 25 corps sans vie qui seront dégagés des décombres et on recensera plus de 500 blessés. Bien entendu, le match est aussitôt arrêté. Et tout monde jure que pareil accident ne se reproduira. Mais 90 ans et un mois, des innocents frappés de la « Tête de Maure » croisèrent les défunts Ecossais sur la route du Paradis…
2 janvier 1971. Old Firm. Sale Old Firm pour les Rangers, menés 1-0 à la 89ème minute. « Autant quitter Ibrox, ça ne sert plus à grand-chose de rester ici ». Ils sont ainsi des dizaines à emprunter le « Stairway 13 », quittant le stade, dépités. L’ennemi héréditaire, le Celtic va remporter le match. Lentement mais sûrement, Ibrox se vide. Et quand Colin Stein parvient à égaliser à quelques instants du coup de sifflet final, celui ci est loin d’imaginer le carnage qui va suivre. L’un des buts les plus meutriers de l’histoire.
Transportée de joie par l’égalisation, la foule devient alors incontrolable. Le « Stairway 13 » devient alors un gigantesque mouroir. Un mouvement de foule insensé prend au piège des dizaines de supporters, des jeunes pour la plupart. Ecrasés contre les balustrades, piétinés, ou simplement étouffés. Ils seront 66 à succomber. Au delà des images surréalistes provoquées par une catastrophe de cette ampleur, on retiendra surtout celle de Jock Stein proposant son aide en tant que brancardier. Et de là naît une polémique au sujet d’Ibrox.
Car quelques années plus tôt, un mouvement de foule de moindre ampleur avait coûté la vie à deux personnes. Aucune mesure concrète ne fut alors prise concernant la sécurisation de l’enceinte. Mais comme souvent, il fallut un drame pour que les choses puissent bouger. Ibrox « old version » avait vécu.
Il faut remonter à la toute fin du 19ème siècle pour trouver l’acte de naissance de l’enceinte glaswegianne. A l’époque, les Rangers bourlinguent de terrain en terrain : Flesher’s Haugh, Burbank, Kinning Park… L’arrivée sur le site d’Ibrox, dans le quartier de Govan, bordant la Clyde, remonte à 1887 Le 20 août plus précisément. Avec pour cadre un match de prestige, face aux anglais de Preston North End (fraîchement sacrés champions d’Angleterre), ce sont 18 000 personnes qui prennent part à l’inauguration du tout nouveau terrain de jeu. Mais ne pouvant contenir la ferveur populaire venant empiéter sur le terrain, la décision est prise d’arrêter la partie après 70 minutes. Les anglais se promènent alors 8 buts à 1…L’aventure durera dix ans.
Alors en développement, les Rangers parviennent à récolter de nombreux fonds pour organiser un déménagement dans une enceinte plus intéressante…et infiniment plus grande : 75 000 places ! Le tout nouveau stade est inauguré le 30 décembre 1899, par une victoire face aux Hearts, 3 buts à 1.
4500 places assises, deux tribunes couvertes, un bel exercice de modernités. Mais certaines installations laissent perplexes, notamment ces échafaudages derrière les buts. Il faudra moins de trois ans, et le drame que l’on sait, pour démontrer les limites de l’ouvrage.
Suite à la catastrophe, les gradins sont dégagés et laissent la place à une butte en terre, abaissant la capacité de l’enceinte à 25 000 places. C’est alors qu’intervient le fameux Archibald Leitch, « serial builder » de l’époque : Celtic Park, Hampden Park sont ses créations, ne lui manque plus que la troisième grande arène glaswegianne. Déjà sollicité pour les travaux suivant le drame de 1902, celui-ci va user du dicton « reculer pour mieux sauter » et entreprendre sur une période de cinq une profonde rénovation d’Ibrox, qui devient un « bowl » de 63 000 places. Ce type de construction va d’ailleurs faire école, puisque on la retrouve outre atlantique, à Chicago et à Pasadena notamment.
Le succès du club aidant, les Rangers sollicitent à nouveau les talents de Mr Leitch. Engagé pour rénover la tribune principale, « the Main Stand », le résultat va toutefois dépasser les plus folles espérances (les moyens humains et financiers y contribuant grandement). Dans le plus pur style britannique, la façade de « Main Stand » est à couper le souffle. Briques rouges, larges vitraux lui conférant une ambiance religieuse (protestante, bien entendu !), on peut de nos jours admirer l’ouvrage, puisque celui-ci est classé monument historique. Bien que classique, cette tribune est considérée comme la plus belle réalisation de l’architecte écossais. Et l’intérieur de l’ouvrage est aussi de toute beauté, avec salles de réceptions, vestiaires grand luxe…Par ailleurs, le toit de l’ouvrage est aussi original, puisqu’il est surplombé d’un mini château (avec créneaux et drapeau central) faisant office de salle de presse. Cet appendice sera toutefois retiré en 1965. Le reste du stade est lui aussi retravaillé, portant sa capacité jusqu’au chiffre record de 120 000 places. Une audience bien attendue atteinte lors des fameux Old Firm, comme ce jour de 1939, voyant le guichet enregistrer 118 567 entrées. Ibrox compte désormais partie les arènes de légende.
Passée la guerre, quelques aménagements de sécurité contraindront les dirigeants des ‘Gers à abaisser la capacité de l’arène et à la ramener à 80 000 places. Viendra aussi la mise de l’éclairage, sujet de discorde durant les années 50. Notamment lors de ce match contre Saint Mirren en 1953, où l’arbitre exigea l’arrêt des spots, soi-disant susceptibles de gêner les joueurs adverses ! Passé ces loufoqueries, les matchs deviendront monnaie courante en Ecosse.
L’enceinte se couvre peu à peu, au grand bonheur des fans subissant malgré eux les caprices du temps. Tout va pour le mieux, jusqu’à ce funeste 2 janvier 1971. C’est alors que le manager des Rangers Billie Waldell intervient. Ayant visité l’immense Welsfalenstadion de Dortmund, celui suggère la suppression des buttes et de leurs piégeuses issues de secours.
Si le « Main Stand » est assez peu retravaillé, le reste du stade subit un lifting complet. Trois tribunes à l’anglaise sont bâties. La transformation est profonde, mais le fan va y gagner en confort : tribunes accueillantes, places assises, vision améliorée. Tant est si bien que les supporters des Rangers découvrent leur nouvelle enceinte de 44 000 places en 1980, lors d’un match de gala face à Tottenham. Pour beaucoup, il s’agit alors de l’enceinte la plus moderne du Royaume Uni.
1989, et une nouvelle tragédie plus tard (Hillsborough), tous les stades britanniques sont revus et subissent un profond lifting. Ibrox n’échappe pas à la règle, mais les modifications resteront mineures. Ayant accompli une grosse partie de l’effort dans les années 70, seul un étage fût ajouté au Main Stand (le « Club Deck »). Des virages furent édifiés pour unifier les trois autres tribunes, élevant la capacité du stade à 50 411 places. Paré pour l’aventure, le Ibrox Stadium n’en finit pas de chavirer les cœurs et d’impressionner les valeureux visiteurs. Et cerise sur le gâteau, l’UEFA l’a récemment intégré à la liste des 25 stades classés « cinq étoiles », permettant l’organisation de finales européennes.
Parés d’un tel écrin, les Rangers peuvent voir l’avenir en bleu. D’autant plus qu’Ibrox est une des plus chaudes ambiances européennes. Nombreux sont les valeureux venant se casser les dents sur les bords de la Clyde. A l’inverse, une victoire significative vous classe tout de suite une équipe. A l’instar des Lyonnais, admirables lors de leur récente venue en décembre.
Ce match a d’ailleurs sonné le glas de l’aventure européenne version 2007-2008. Enfin, les Rangers joueront tout de même la Coupe UEFA, mais avec un arrière goût d’inachevé, après s’être écroulés dans la course aux huitièmes de finale. Heureusement, pour épancher la soif de titres, reste le championnat, un des jardins privés des Lights Blues. En route vers un 52ème titre, pour prolonger le plaisir d’un record inégalé…
Petit carnet de voyage :