Scotch, bagpipes, kilt and football - Episode 3
Écrit par steph 32   
 
le 05-10-2007 16:39

Cap au sud ! Le décor est planté. Avec palmiers, cocotiers, tequila sunrise ? Pas vraiment non... Rappelez-vous : je suis en Ecosse. Quelques jours de voyage depuis Edimbourg, tout en longitudes descendantes, et me voici à la frontière anglo-écossaise. Dans la région du Dumfries et Galloway. Une sorte de Bretagne, quelques miles plus au nord de celle de nos amis consommateurs de chouchen. Ici, Dame Nature est dans son élément. La mer a façonné la côte, la verdure est on ne peut plus présente. Splendide région, vraiment.


Dans ce petit coin de paradis, une charmante bourgade retient mon attention. 3000 âmes, un charme so British, un tourisme florissant (pour des raisons que je vous détaillerai dans cet article), et surtout, une équipe de football. Une surprenante équipe de football. Un peu comme si nos Gueugnonnais et Guingampais nationaux avaient fusionné quelque part dans les Highlands pour faire d’un petit bourg écossais le polisson batifollant dans la cour des grands du royaume. Soit l’improbable histoire du Gretna FC.

                                

 

Gretna… Je m’autoriserai bien une énorme faute de syntaxe, en y rajoutant un "s" pour évoquer les Gretnas. Car pour en comprendre la genèse, il est essentiel de connaître les différentes places qui constituent ce que l’on nommera la ville de Gretna.
Nous avons donc Gretna Green, Gretna, Eatsriggs et Annan. C’est une situation quelque peu déstabilisante quand on découvre la localité, mais essentielle pour étudier son histoire.

Gretna Green, c’est le petit coin de paradis. Ici, on perd tous ses repères spatio-temporels. Tout est fait pour accueillir les visiteurs du monde entier, mais un genre bien particulier de visiteurs. Les futurs heureux élus bientôt déchirés qui ont décidé de s’unir, de se passer mutuellement la bague au doigt et de jouer à Quatre mariages et un enterrement. Robes blanches, smokings et banquets sont à l’honneur. Gretna la verte est la capitale européenne du mariage, tentant de jouer les rivales à l’indétrônable Vegas.

Mais diable, pourquoi se marier à Gretna ? La réponse est toute simple : il s’agit d’un lieu d’union légendaire. Pour comprendre, il faut remonter à 1745. De l’autre coté de la frontière, le parlement anglais interdit le mariage des trop jeunes couples, chose courante en Ecosse, où l’on peut s’unir à partir de 16 ans. Suite à cet interdit, de nombreux Anglais passèrent le poste frontière, pour se marier dans la toute première cité sur le chemin, Gretna Green. Et c’est ainsi qu’est née la réputation de ce petit village, aujourd’hui très prisé pour les noces archi-romantiques.

 

Pourtant, à bien y regarder, l’histoire de Gretna est nettement moins romantique. On occultera ici tout ce qui précède 1900 pour se concentrer sur l’histoire contemporaine de la ville. Et parler du début du 20ème siècle, revient à parler de la Première Guerre mondiale. Car la ville va tenir un rôle prépondérant dans ce conflit. Nom de code : "moorside". Il s’agit ici du surnom de la His Majesty’s Factory, ou HM Factory. Nous sommes en novembre 1915 et rien à voir donc avec le géant du prêt-à-porter suédois.

 

L’Europe est à feu et sang. Pour faire face à la pénurie de munitions,  la Couronne Britannique entame la construction d’une usine destinée à la fabrication de pièces d’artillerie chargées de cordite (the Devil’s porridge). Pour les non-initiés, il s’agit d’une formule chimique, maintes fois travaillée. Un mélange de nitrocellulose, de nitroglycérine et de vaseline, ayant la propriété de ne quasiment pas dégager de fumée à l’explosion. Toutefois, l’acétone est essentiel pour sa production ; le manque de solvant fut important pendant le conflit, et la formule en fut légèrement modifiée.

Quoiqu’il en soit, l’arrivée de cette manufacture va considérablement bouleverser la vie du pays. Quatre sites de production sont construits ici. En mars 1916, soit 5 mois après sa sortie de terre, l’usine produit ses premiers lots et emploie jusqu’à 16 000 personnes, essentiellement des femmes. Ces travailleurs gagneront le nom de "Navvies".

Pour héberger tout ce petit monde, il est indispensable de construire des logements. C’est ainsi que les cité de Gretna et d’Eastriggs voient le jour. Nombreux sont ceux qui s’installeront à Carlisle, côté anglais. Malheureusement, les cités sont confrontées aux problèmes d’alcoolisme, monnaie courante dans les milieux ouvriers. Elles seront obligées de se plier à la juridiction DORA (Defense of Realm Act) du gouvernement de Lloyd’s Georges, légiférant la vente et la consommation d’alcool. Winston Churchill ira même jusqu’à les interdire, lors d’une visite en 1916. Cela durera jusqu’en 1970.

L’usine sort jusqu’à 800 tonnes de cordite par semaine, et fin du conflit oblige, les usines sont démolies en 1920. Le site servira de stockage de munitions durant le deuxième conflit mondial, mais la ville se videra progressivement de ses occupants. Son exceptionnel emplacement géographie lui aura tout de même permis de devenir pendant quelques années un des fleurons de l’industrie britannique.

Quelle histoire curieuse tout de même que ce mélange de romantisme et d’industriel. Rien que pour cela, Gretna ne peut pas être une ville comme les autres… Et justement, voilà qu’un troisième larron vient faire son entrée dans la légende si singulière de la cité : son club de football.

                             

 

Le Gretna FC s’est forgée une véritable légende depuis deux saisons. Les pouilleux contre les ogres, David contre Goliath, avec la Scottish Cup 2006 comme terrain de jeu. Un parcours inoubliable pour la petite cité, alors en pleine ascension. Seuls les Hearts arrêteront la tornade venue des Dumfries. Et encore, aux tirs au but, lors de la finale. Eliminés prématurément en coupe UEFA par les Irlandais du Derry FC, ils se consoleront avec l’accession à l’élite nationale au mois de juin dernier, promotion pour laquelle rien ne fut simple.

L’histoire des Celebrants commence étrangement en Angleterre. Né sur les cendres du Gretna Green FC, le tout nouveau Gretna FC intègre le championnat voisin lors de sa création, en 1946, dans le district de Carlisle. La situation durera jusqu’en 2002. Pendant ce temps, le club intègrera la Northern Premier League, 7ème et  8ème niveau national, disputera la Coupe d’Angleterre (seul les Rangers ont eu également ce privilège, mais à la fin du 19ème siècle). Par ailleurs deux appels du pied en 1993 et 1999 à la fédération écossaise sont rejetés pour intégrer les rangs nationaux. Les débuts de l’aventure intra-scottish débutent donc il y cinq ans.

Ce départ coïncide avec la liquidation du club de Airdrieonians. Une place se libère, The Weddingmakers en bénéficient et intègrent le niveau quatre, la Division Three, en 2004-05. S’en suit alors une irrésistible ascension : chaque année, ils remportent un championnat, et passent à l’étage au dessus. Et depuis août, les voilà qui ferraillent au plus haut niveau écossais. Lors de ces fameuses trois saisons, le Gretna FC inscrit la bagatelle de 297 buts !

Forcément, une telle aventure ne peut s’écrire sans ses hommes de caractères. Prenons le boss de tout ce petit monde, le millionnaire Brooks Mileson. Omnipotent propriétaire de clubs, solidement établi sur le littoral du Solway Firth, avec le trousseau de clés du Gretna FC et de Carlisle United entre autres. Pas de jaloux, un club de chaque coté de la frontière. Avec une fortune estimée à 75 millions de livres, ce magnat de l’assurance et du bâtiment  va se comporter en "grass roots" (comprenez populaire) en séduisant de nombreux supporters, notamment anglais : réductions, gratuités pour les écoliers, ambiance bon enfant. Les affluences progressent, les résultats suivent, le club fonce.

Et coté effectif, on peut s’estimer tout aussi choyés : la masse salariale était la plus élevée hors clubs de SPL l’année dernière et selon des bruits de couloirs, Gretna n’aurait actuellement aucun mal à rivaliser avec les petits copains de promo. Alors forcément, un bon bulletin de salaire, ça motive, à l’instar du cannonier Kenny Deuchar - auteur de 57 buts en 83 matchs. Pourtant, le système a ses limites de puis que le club est tenu de hausser le niveau du côté de la First Division. Ce n’est pas par hasard que le bon Kenny est parti retrouver son lustre d’antan Saint Johntsone.


Le club a également su bénéficier de l’excellent travail de Rowan Alexander. Le coach des Blacks and Whites a dû céder sa place à Davies Iron après des ennuis de santé. Ce dernier a lui aussi connu sa dose de sueurs froides quant à l’issue de la saison. Il lui a fallu attendre un duel avec Saint Johnstone avec son but à l’ultime minute du dernier match pour envoyer son équipe au paradis. Il était dit que Raydale Park verrait l’élite.

Enfin, pas vraiment… Pour des raisons d’exiguïté, Gretna doit s’exiler à Motherwell pour disputer ses matchs à domicile. Le petit stade local sera uniquement utilisé pour la Cup. Pourtant pourvu de 3000 places (l’ensemble de la population locale…), la SPL le juge non-conforme. En attendant le double de places, ce stade est l’archétype du stade écossais : petites tribunes, position debout quasi obligatoire pour la moitié des fans - un anachronisme savoureux et un vrai bijou d’authenticité. Il reste à espérer que les travaux ne dénaturent pas l’ensemble…


Les images de France 3 KOLB
Reste au club à confirmer son ascension. Pour le moment, on boit frais et on rame gratis à Gretna. Après huit matchs, seuls quatre petits points ornent le tableau de chasse. Pire, 21 buts ont déjà été concédés. Attention, car la saison s’annonce très compliquée…

Est-ce si grave ? Non, car Gretna me plait. Ce petit côté Astérix parfaitement assumé et la fulgurante histoire des dernières années envoient ce Trincamp en kilt définitivement au panthéon des clubs inclassables. Espérons seulement que la potion magique continue d’agir pour encore quelques saisons.

Pour ma part, je me sers une rasade de potion magique locale à forte teneur maltée, me promène une dernière fois dans la région, prend mon baluchon, et repars. Sans nouvelle alliance au doigt.

Cap au nord… Kilmarnock sera ma prochaine étape…

                

Instants volés dans le Dumfries and Galloway

 

 

Publié dans : Les Dossiers, - Scotch, bagpipes, kilt & football
Tags : écosse Gretna FC Scottish Premier League

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