Belles d'un jour : la Primavera
Écrit par Steph Hantastic   
 
le 13-03-2008 22:46
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Il est grand temps de les réhabiliter. Belles dames d'une époque, aujourd'hui quelque peu délaissées. D'un charme envoûtant, nous les avons oubliées. Au profit d'une belle aguicheuse, la Grande Boucle, qui nous obnubile tous les étés, dans une mélodie parfois saccadée, mais dont la magie ne faiblit pas. Ces "Belles d'un jour", ce sont les grandes classiques cyclistes du printemps.

Dans une discipline qui essuie bien des tourments depuis une dizaine d'années, le grand public les a progressivement abandonnées au profit d'un Tour de France frisant le gigantisme. Bien qu'aux yeux des amoureux de la petite reine, elles demeurent à jamais magiques. KOLB en a retenu cinq. Cinq monuments courus sur un laps de temps d'un mois, amenant la saison cycliste à sa première période capitale, celles des "classiques de printemps".  Bienvenue dans un univers ensorceleur, débutant par la très prisée Primavera, le surnom de Milan-San Remo.

Il est une rue dont le nom fait frémir tous les coureurs, en particulier les sprinters. En 7 lettres, sa simple évocation ramène à un des hauts lieux du cyclisme mondial. "Via Roma", une des artères principales de la belle ville méditerranéenne de San Remo, est aussi le théâtre d'une des arrivées les plus disputées au monde. Après plus de 260 kilomètres de course. Les possibilités de scenarii ne sont pas légion. Car les sprinters ont fait de la Primavera leur chasse gardée...

Auparavant, c'est une véritable course de fond qui attend tous les concurrents. Sept heures de selle, de la Lombardie à la Ligurie, à travers la Plaine du Pô et ses immenses étendues. Là, on assiste à une course d'un classicisme absolu. Des sans grades viennent "montrer le maillot", et font la course en tête, en direction de la Méditerranée. Derrière, les gros bras laissent filer. Le peloton ronronne, contrôle à distance les fuyards, en attendant patiemment son heure.


Le premier temps se situe à mi course, quand le peloton, passablement endormi, gravit le Passo del Turchino. Aussi appelé en d’ancien temps le « Passo del Hallali », en référence à la longue litanie des coureurs, déjà sérieusement entamés par cet interminable marathon.  En passant au sommet, à la fin d’un petit tunnel de 50 mètres, le paysage change. Bienvenue en terre méditerranéenne. La course change de décor. La bataille commence enfin…


Oubliez le refrain « Capri, c'est fini ». Pour les coureurs de Milan San Remo, ce sont les "capi" qui lancent véritablement les hostilités. Alors, que sont ces fameux capi ? Il s'agit tout simplement de petites côtes truffant la fin de l'épreuve. Au nombre de quatre ou cinq, il ne s'agit pas à proprement parler de murs aux pourcentages élevés. Demandez à n'importe quel cycliste ayant emprunté ces lieux ; celui ci vous affirmera que ces capi n'ont rien de redoutable. Seulement, le rythme de course contribue ici à la difficulté. Car c'est par de véritables bolides que ces montées sont avalées, le plus souvent à des vitesses ahurissantes.

Pour se dégager du peloton, il est absolument indispensable d'être placé dans les 50 premiers coureurs du peloton à l'entame des capi et d'être dans une condition phénoménale. Les kilomètres précédant les montées voient les coureurs se livrer une lutte sans merci pour être placé à l'avant du peloton. Durant la montée, il n'est d'ailleurs pas rare d’en voir certains s’arrêter de pédaler en prenant les virages, afin de ne pas être emportés par leur vitesse.

Se détacher dans la Cipressa ou dans le Poggio demande une condition hors du commun. Et pour ceux qui y arrivent, se présente un ultime obstacle.
La descente du Poggio, sans aucun doute une des descentes les plus célèbres au monde. Un enchaînement de virages en épingles à cheveu, obligeant une habilité extrême et surtout un gros potentiel de relance. Car quelques secondes d'avance en haut de la côte ne garantissent pas une descente tranquille. Certains, comme Sean Kelly, ont bâti leur succès dans ce très court intermède, pouvant créer des écarts conséquents.

Et enfin, un ultime effort de quelques hectomètres avant le rush final sur la Via Roma. Un parcours sans égal.

Passée la géographie, changez vos cahiers. Voici le cours d’histoire. Ouvrez grand les oreilles, et laissez vous bercer par la magie de la Primavera

Entre deux espressos et quelques verres de grappa, le comptoir du café Rigolo de San Remo est vivement animé en cette belle journée de 1906. Eugenio Camillo Costamagna, accompagné de quelques personnalités locales, cherche à promouvoir la belle cité ligurienne en y organisant un évènement d’importance. Paisible cité balnéaire que le rallye automobile Milan San Remo et le festival de Pernacchia n’ont réussi à enfiévrer. Vient alors l’idée de créer une course cycliste, n’interférant pas avec le Tour de Lombardie fraîchement inauguré. Reste à s’accorder sur le parcours. Après maintes discussions naît « la Primavera », Milan San Remo. Celle-ci aura lieu au printemps, sur une distance de 300 bornes, et passera impérativement par le Turchino, l’état des routes italiennes empêchant trop d’aventures…

Routes sur lesquelles s’élancent 33 courageux en ce 14 avril 1907. Pourquoi un si petit nombre d’engagés ? Tout simplement en raison d’un mouvement contestataire faisant suite à la participation d’une des vedettes de la petite Reine de l’époque, Lucien Petit Breton. Si la venue du bon Lucien n’a en soit rien de choquant, le lobbying exercé par Costamagna et l’intégration du français à l’équipe Bianchi (emmenée par le cador Gerbi) écoeure un bon nombre d’amateurs. C’est donc en comité réduit, sans assistance, ni ravitaillement que s’élance le peloton.
Par des conditions exécrables, et au terme d’une course curieuse, Petit Breton s’impose à San Remo avec 4 minutes 30 sur équipier d’un jour, Gerbi. Le vainqueur du jour confirmera ce beau succès quelques mois plus tard sur le Tour. Quoiqu’il en soit, Milan San Remo est bien lancé.

Et terriblement éprouvant. En début de siècle, le cyclisme fait alors l’étalage de la vaillance de ces aventuriers, engagés parfois dans de terribles épreuves de force contre les éléments et eux même. Eugène Christophe, de l’équipe Alcyon, bien avant sa légendaire mésaventure du Tour 1913 (où il s’improvisera forgeron au fin fond des Pyrénées pour réparer sa fourche brisée), remportera ici l’édition 1910, dans des conditions météo apocalyptiques. Mais à quel prix. Dans un discours simple et sans artifice, celui-ci fait partager son périple. Récit  :


« Le Turchino. J’ai vu. J’ai vu Ganna charger son vélo dans une automobile et poursuivre sa route à pied. J’ai vu Ernest Paul perdre sa chaussure dans la neige sans même qu’il ne s’en aperçoive. J’ai vu des coureurs boire du Brandy au goulot, jusqu’à l’ivresse, d’autres gober des œufs ou manger de l’herbe, derniers remèdes contre l’engourdissement. […]
Le bruit du vent est lugubre, ça sent la solitude. […] je vois Octave Lapize assommé de fatigue, qui n’a plus le courage de repartir. Cramponné à sa tasse de café, il me dit qu’il a son compte…Quant à moi,  j’ai les doigts gelés, les jambes insensibles, comme atrophiées. Suis-je sur la bonne route ? Paralysé par des crampes à l’estomac, je me vois abandonner. Vouloir et ne plus pouvoir me parait horrible. Faut-il donc que ma malheureuse carcasse me refuse ses services à ce moment précieux ? […]
Un paysan me traîne dans une auberge. Le patron me déshabille, m’allonge sur une table et m’enveloppe dans une couverture. Après avoir avalé un grog, du pain, et m’être changé, je reprends la route. Blanche solitaire, étrangère à mes yeux. Les agglomérations sont désertes. Les rares silhouettes que je croise semblent étonnées de ma  présence. Mes forces s’amenuisent. A Voltri, je demande qu’on me coupe le bas de mon pantalon empesé par la boue. […]
A San Remo, après douze heures de calvaire, les ambulanciers m’ont transporté à l’hôpital. J’ai les membres gelés. La maison Alcyon, pour laquelle j’ai risqué ma vie, doubla mes appointements. Mais ma convalescence dura jusqu’à l’automne et deux ans furent nécessaires à mon rétablissement. Deux ans sans succès, à traîner ma misère à l’arrière des pelotons. ».


Pas besoin d’en dire plus.


Quelques années plus tard, le petit Constante Girardengo va devenir le premier empereur de la Primevera. De 1918, et une victoire homérique (échappée de 200 kilomètres conclue par une avance de treize minutes), le coureur de Novi Ligure va remporter la classique printanière à six reprises. Puis le grand Alfredo Binda viendra graver son nom au palmarès de l’épreuve dans les années 30.


Et qui dit cyclisme d’après guerre dit rivalité « Coppi – Bartali ». Le pieux Gino ouvrira tout d’abord son palmarès ligurien en 1939, puis en 1940. Et de 1946 à 1950, les deux belligérants partageront le palmarès de la Primavera. Une période durant laquelle leur rivalité atteint son paroxysme. L’édition 1946 restera à jamais comme l’une des plus incroyables du siècle. Cela grâce à un Coppi stratosphérique. D’un coup de pédale magique, celui-ci s’envole à 170 kilomètres. « Fou », pense t-on. Fou, certainement. Mais efficace surtout. De la sortie du Turchino qui résonne encore des « Arriva Coppi » à la Via Roma, le Campionissimo évolue dans un autre monde. Bartali enrage d’avoir laissé échapper  son ennemi. Qui remettra le couvert en 1948 et 1949.
Entre temps, « Gino le Pieu » trouvera la faille en 47 et 50. Lors de cette édition, Bartali règlera le peloton au sprint, tout en ayant pris le soin de saluer sa femme à deux kilomètres de l’arrivée. Ce qui en dit long sur la tranquillité du bonhomme…

Les années 50 marquent un tournant dans l’histoire de l’épreuve. Non seulement, les Italiens ne sont plus maîtres à domicile, avec les succès de Bobet, de la colonie belge emmenée par Van Steenbergen et Van Looy notamment. Mais la classique souffre de son parcours lisse, avec le seul Turchino comme juge de paix. Véritable épreuve de vitesse, la Primavera perd de sa superbe. Afin de corser le final, le Poggio fait son entrée sur le parcours. Ce qui va inspirer les français.

Outre les succès de Privat et de Groussard, respectivement en 1960 et 1963, c’est notre Poupou national qui décroche la timbale en 1961 au terme d’une course décousue.
Victime d’une crevaison à mi course, Poulidor est contraint d’attendre de longues minutes la voiture de son directeur sportif, le légendaire Tonin Magne. Sans illusion, "Poupou" s’apprête à retirer son dossard. Fureur de Magne, qui l’oblige à reprendre la course, sentant qu’une infime chance est jouable. A contrecoeur, le bon Raymond se remet en selle. Il n’en descendra qu’auréolé d’une belle victoire. Acquise après une lutte sans merci contre un peloton à ses trousses, contre un agent de police l’ayant aiguillé dans un cul-de-sac quelques hectomètres avant la ligne blanche, contre un Van Looy venant mourir dans sa roue. Et surtout grâce au génial sens tactique de son mentor. Comme quoi, Poulidor n’aura pas été qu’un éternel second…


Second. Un mot que ne semblait pas connaître Eddy Merckx. Dans son palmarès sans égal, il convient de dégager tout de même son tableau de chasse fabuleux sur Milan San Remo. Sept succès, une Via Roma que l’on aurait pu rebaptiser le « quai des Belges », le Cannibale aura fait de la classique italienne un de ses terrains de jeu favori.
Pourtant, suite à la première victoire du jeune Merckx en 1966, Bruno Raschi de la Gazzetta dello Sport voit en lui « un coureur de grande envergure, mais au registre limité, vouer à dominer les classiques, mais pas le Grands Tours ». Pas vraiment inspiré sur ce coup là le bon Raschi…
Insatiable, le Cannibale vaincra à chaque fois dans des registres différents : maître du dernier coup de rein sur la Via Roma, envolées majestueuses dans le Poggio, descente vertigineuse (Giacotto, cameraman de la RAI affirmera : « j’en avais froid dans le dos, j’ai bien cru qu’il allait se tuer »). Merckx emballe la légende. De Vlaeminck, avec quatre succès, Altig et Raas, viennent également squatter les podiums.

Pour les italiens, la période est aux vaches maigres. Seuls Dancelli en 1970 et Gimondi en 1974 parviennent à trouver la faille. Certains s’en accommodent, comme Petrucci, vainqueur en 1953, qui aurait plusieurs fois le déplacement à Lourdes pour rester le dernier transalpin vainqueur en date…. Querelles de clochers, avec un Dancelli réglant son compte à une presse l’ayant toujours copieusement invectivé, et polémiques toujours plus grandissantes, mettant à mal une Primavera jugée obsolète.

Des capi avalés à vitesse grand V, un peloton surexcité et pléthorique se présentant sur la Via Roma, les détracteurs ne manquent pas d’arguments. Et c’est le grand Gimondi qui tape du poing sur la table.
 
« Il est criminel et indigne d’engager plus de deux cents coureurs sur des routes aussi étroites. Nous courrons avec la peur au ventre et les mains crispées sur les freins. La moindre cassure nous relègue en fond de peloton, et il faut prendre des risques insensés et multiplier les acrobaties pour revenir en bonne position. Si on n’y prend garde, un jour, il y aura des morts ! ».

Pour calmer les esprits, la Cipressa est intégrée au parcours en 1982. Difficulté qui n’eut aucune incidence sur le déroulement de la course de cette même année, d’où émerge un anonyme tricolore, Marc Gomez. Parti en éclaireur dans les environs de Pavie avec trois compagnons de galère, celui-ci profite d’une poursuite désorganisée pour aller au bout. Pas impressionné pour un sou, celui qui le directeur de course prit pour un espagnol n’aurait pas dû prendre le départ de la course, les frais d’engagements étant rédhibitoires pour sa modeste formation, la Wolber.

Toujours envoûtante, la Primavera verra son palmarès se garnir copieusement dans les années 80 et 90, avec des noms de prestige : Moser, Sarronni, Kelly, Bugno, Fignon, Chiappucci, Fondriest.
Jalabert viendra y cueillir le bouquet de la résurrection, en faisant voler en éclats la troupe dans la Cipressa, en emmenant Fondriest sur le porte bagages. Un Jaja bras levés, un Maurizio bras en croix, et un premier succès décroché par celui qui s’avèrera comme l’homme de l’année 1995. Après sa terrible chute d’Armentières, le mazamétain en surprit plus d’un quant à son nouveau registre.

Et depuis cette année là, le palmarès est royal ; et pourvu de grosses cuisses : Zabel par quatre fois, Tchmil, Cipollini, Bettini, Pettachi, Freire, Pozatto…Sans équivalent. Hormis le belge Tchmil et peut être super Mario (ayant repris du service, celui-ci fait des appels du pied pour obtenir la participation de son équipe ; sans succès pour l’instant.), ce sont les mêmes que l’on devrait retrouver aux avants postes pour jouer la gagne Via Lungomare, la Via Roma étant en travaux. Ajoutez à ce petit monde un Hushovd plutôt affûté, un McEwen discret mais toujours dangereux, un Benatti, un Boonen ou un Gilbert en pleine bourre, et vous obtenez le plateau de cette édition 2008 qui s’annonce une fois de plus royale.

                     


Et aurons nous peut être un dénouement imprévu, avec un groupe fuyards échappés dans les Capi ? Réponse le 22 mars.

En ce week-end pascal, la merveilleuse Primavera a une fois de plus tribune sur le monde pour nous dévoiler sa beauté. Un Milan San Remo parfois en difficulté, mais aux racines tellement vives et au caractère si affirmé que seule une perpétuelle résurrection est envisageable… 

Tags : cyclisme, Milan, San remo, Primavera, Poggio, Turchino, Merckx, Petacchi, Zabel, Cippolini, classique, Coppi, Bartali

Commentaires utilisateurs (5) Fil RSS des commentaires
Posté le Bernard Metro, le 14-03-2008 19:41,
Excellent un article sur le cyclisme !  
Bon, c'est Zabel ou Agnoloutto qui gagne cette année ? 
On se mouille (enfin on fait des pornostics vite fait ?)  
Je vois bien Bennati ou Hushovd tiens
 

Posté le Bernard Metro, le 14-03-2008 21:09,
le grand suisse un poil bourrin, pourrait placer une saillie dans la dernière borne !  
On n'oublie pas non plus Stephane Barthe qui reste un outsider ectoplasmique, mais qui peut surgir pour croquer Capelle sur la ligne.
 

Posté le steph 32, le 14-03-2008 22:38,
Si je suis tes pronostics, la France devrait aussi gagner la Coupe du monde en juillet. En même temps, quand on joue à domicile...CA serait bien si on battait le Brésil en finale !
 

Posté le Jo Wilfried Mulao, le 16-03-2008 14:34,
Et Thierry Claveyrolat, il a ses chances à Liège-Bastonne-Liège cette année ?
 

Posté le Jean-René Groobelaar, le 24-03-2008 13:04,
Et d'une monsieur,Jideubeuliou Mulao,c'est Bastogne et pas Bastonne. 
Sinon,moi qui ne voit le vélo que par le Tour de France cet article comble toutes mes lacunes en courses d'un jour.Ca attire immanquablement vers la lecture. 
 
Come privaaaa,Primaveeraaaa....C' est pas Dalida qui chantait ça?
 

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