(Histoires du football berlinois) - BFC Dynamo
Écrit par Man Raide   
 
le 19-11-2007 00:38
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Jusque-là, la promenade parmi les clubs berlinois a surtout dévoilé  le romantisme exacerbé qui habite encore la capitale allemande. Entre les lilas maudits (TeBe) et les Unioners frappés par la foudre, on a compris à quel point être supporter à Berlin tenait du sacerdoce.  Un acte de don de soi tellement ultime qu’on se sentait déjà prêt à s’amouracher pour cette lose magnifique qu'on adore plus que tout à KOLB. Afin d’être raccord avec le Plaidoyer pour un football moche et d’en finir avec les bons sentiments, il devenait donc urgent  de continuer la visite sur les bords de la Spree aux côtés d’un club bien salopard, le BFC Dynamo. Un club que vous n’aimerez sans doute jamais. Ce qui tombe bien puisque le BFC Dynamo ne vous aime pas !


 

C’est le Lutz final. Les nuits sont longues et froides dans les plaines du Nord de l’Allemagne. Quand la brume enveloppe Braunschweig endormie, c’est à peine si on entend le vacarme que pourrait faire partout ailleurs une voiture lancée à pleine vitesse.

Dans la nuit du 5 au 6 mars 1983, personne n’a entendu l’Alfa de Lutz Eigendorf s’écraser contre un arbre à la sortie de la ville. On a tout juste vu le footballeur de l’Eintracht quitter un obscur parking au volant de sa voiture, peu après 23 heures. Depuis qu’il file le parfait amour avec Josi, Lutz n’a plus de raison de traîner jusqu’au petit matin dans les discothèques du coin. La naissance de son fils Julian, un mois auparavant, a fini de le rappeler à ses responsabilités.

Entre ce départ tranquille et la désincarcération de son corps inanimé parmi les tôles de l’Alfa, tout le monde se demande comment un bon père de famille a pu venir s’encastrer aussi violemment contre le premier tronc venu. Deux jours plus tard, le décès est constaté et l’autopsie révèle la présence de 2,2 grammes d’alcool dans son sang au moment de l’accident. Les tentatives de reconstitution virent alors à l’absurde. Il aurait fallu que le joueur boive l’équivalent de quatre litres de bière dans l’heure qui suit son départ, en plus des quelques chopes enfilées un peu plus tôt dans la soirée.

Malgré le mystère qui entoure la disparition, la police clôt le dossier en  se ralliant à la thèse de l’accident. A corps défendant. Parce qu’à ce moment, tout le monde sait où se situe la vérité. De l’autre côté de la frontière, dans le secret des bureaux de la Stasi est-allemande. Quelque part autour de son chef tout puissant, Erich Mielke.
Sous ses allures de Tom Selleck dégingandé, le grand libero ne pouvait vivre les dernières heures du miracle ouest-allemand sans s’attirer les foudres des pontes de la police secrète de l’Est. Le différend remonte au 19 mars 1979, lorsque le Berliner FC Dynamo vient disputer une rencontre amicale contre Kaiserslautern. Les Grenats de l’Est s’inclinent sur un anecdotique 4-1. Comme d’habitude dans ce genre de déplacement, les fonctionnaires du club sont tenus de surveiller en toute discrétion l’équipe. Cette fois-ci, il ne s’agit que d’une visite-éclair chez les frères ennemis de l’Ouest, une histoire de 24 heures à peine. Les fonctionnaires n’ont pas trop de souci à se faire au sujet des gars du Dynamo. Leur statut d’enfants chéris de la police secrète (la Stasi) et de son chef Erich Mielke les met à l’abri de tout désir d’émancipation.

Ces joueurs sont le plus souvent issus des meilleurs centres d’entraînement du pays. Quand ce n’est pas le cas, la Stasi s’arrange pour forcer leurs clubs d’origine à leur faire porter son maillot lie-de-vin. En 1979, l’équipe comprend une grande partie de cette génération  dorée qui joue déjà en sélection nationale et s’apprête à régner sans partage sur le championnat de RDA. Dans le lot, Mielke n’a d’yeux que pour Lutz Eigendorf. En 1974, le joueur n’a pas 18 ans qu’il est considéré comme le "Beckenbauer de l’Est". Lorsqu’il se marie un an plus tard avec Gabriele Richter, un amour de jeunesse, Mielke promet d’accorder au jeune couple toutes les faveurs qu’il pourra réclamer. La naissance de la petite Sandy la même année vient compléter le tableau du parfait bonheur à la mode socialiste.

Les fonctionnaires du club ont donc raison d’être tranquilles comme jamais. Les yeux fermés, ils accordent aux joueurs une heure de temps libre dans les rues de Gießen au lendemain du match contre Kaiserslautern. Tout ce beau monde peut faire le plein de marchandises que les proches, restés à Berlin, attendent à chaque retour de l’autre côté du bloc. Lutz est un habitué de ces flâneries au milieu des artères commerçantes de l’Ouest. Que ce soit avec le Dynamo ou la sélection nationale, il n’a pas attendu ce déplacement en Rhénanie pour découvrir les charmes du consumérisme occidental. Pourtant, au moment de reprendre la route, il manque à l’appel. Lorsque les fonctionnaires et le reste de l’équipe constatent son absence, il est déjà trop tard. Lutz a Eigendorf a gagné Kaiserslautern.

Il a compris la veille qu’il pouvait obtenir sans trop de difficultés un double statut, celui de réfugié politique et celui de titulaire bien payé dans l’effectif du club rhénan. C'est sans compter sur le désir de vengeance qui anime ses anciens protecteurs à Berlin. Comme prévu, la fédération est-allemande se démène pour torpiller la carrière de son ex-espoir, devenu néo-traître. Elle fait remonter l’affaire auprès de l’UEFA qui s’empresse d’interdire au joueur fuyard de fouler les terrains de Bundesliga le temps d’une saison. Dans cette période de nouvelles tensions entre l’Est et l’Ouest, l’UEFA est passée maître dans l’art de ménager les fédérations des deux blocs.  Lutz Eigendorf devra donc patienter depuis le banc de touche avec un statut qu’il n’avait pas prévu : celui d’entraîneur-adjoint. Il n’a même pas 23 ans.

En général, il suffit d’un verdict rendu depuis la Suisse - gage d’absolue neutralité – pour que ce genre de brouille qui passionne aussi bien les lecteurs de Kicker que ceux du Monde diplo finisse par se régler. Là, le jeune joueur a également abandonné femme et enfant. Les officiers de la Stasi n’attendent pas pour les placer sous surveillance et connaître dans ses moindres détails la vie d’une Frau Eigendorf déjà délaissée.

Fidèle à sa réputation de "bouclier" d’un "totalitarisme névrotique" (Sonia Combe, Une Société sous surveillance), la police secrète décide de repousser le cadre habituel de sa surveillance. Elle se contentait jusque-là de lire le courrier, de placer sur écoute quelques lignes téléphoniques, de surveiller les allers et venues, de prolonger l’exercice en direction du reste de la famille et des parents du garçon notamment. Comme elle veut tisser un dispositif sans faille pour traquer jusque dans l’intimité du foyer d’éventuels contacts entre les anciens époux Eigendorf, elle met à contribution la justice, ou du moins ce qu’il en reste, pour officialiser dans les plus brefs délais la séparation du couple. Avant de faire entrer dans la sarabande son meilleur agent, le nouveau mari de la jeune divorcée, Peter Hoffman. Un scénario digne de La Vie des autres.

"Pour Erich Mielke, ministre de la Sécurité intérieure, la fuite d’Eigendorf a pris des allures d’échec personnel. Eigendorf avait laissé en plan ses anciennes protections. Profondément atteint par cet épisode, c’est Mielke lui-même qui a ordonné la chute d’Eigendorf" a révélé en mars 2000 un des anciens collaborateurs du chef de la Stasi, peu après l’ouverture au public des archives de la Stasi.
Les faveurs dont bénéficiaient les Eigendorf portaient la marque du statut très particulier des joueurs du BFC  Dynamo – bien au-delà de ce qui était habituellement réservé aux meilleurs sportifs est-allemands. En découvrant le traitement quasi obsessionnel de l’affaire Eigendorf par Mielke en personne, on voit surgir un investissement affectif inédit à l’égard de certains d’entre eux. Tellement intense qu’il se va se terminer à la façon d’une vendetta à la sauce Honecker. Sourde et froide.
A gauche, l'homme au mousseux qui fait marrer d'Honecker, c'est Mielke. Un bon déconneur, ce Mielke.

A Kaiserslautern, les moindres frasques de la vie nocturne d’Eigendorf sont connues de la Stasi. Elle tire ses informations sur place auprès d’un indic’ connu sous le nom de Klaus-Schlosser. L’homme chargé de rapporter les faits et gestes de Lutz par le trou de la serrure (Schlosser, le serrurier en allemand, ndr) s’appelle en vérité Karl-Heinz Felgner. Il a déjà croisé Eigendorf à plusieurs reprises du temps de l’Est. Les deux hommes se connaissent donc et se retrouvent, l’air de rien, à l’entame de 1980 autour de souvenirs partagés à Berlin et d’un sort commun – du moins en apparence –, celui de réfugié politique. Peu à peu, Felgner réussit à devenir le confident du joueur et un informateur hors-pair pour la Stasi qui se régale de ses histoires de club, de cœur et de cul.

Felgner doit toutefois disparaître de la circulation lorsque Eigendorf est transféré de Kainserslautern vers l’Eintracht Braunschweig, équipe alors habituée au milieu de tableau en Bundesliga. Ce n’est pas encore suffisant pour mettre à défaut le réseau des agents de la Stasi oeuvrant à l’Ouest. L’un d’entre eux, Bernhard Kröger, hérite du cas Lutz. On l’aperçoit régulièrement aux côtés du joueur, devenu toutefois moins disponible à la sortie des vestiaires. A peine débarqué dans son nouveau club, Lutz se décide à goûter enfin au vrai charme du confort ouest-allemand – un foyer douillet, un mariage avec une jeune femme aimante en octobre 1982 et la naissance de son fils Julian au début de l’année suivante.

Ce que ne sait pas Lutz Eigendorf, c’est que ce bonheur ne peut être accompli qu’à condition de conserver une absolue discrétion. En s’étalant devant les caméras de l’Ouest avec Julian dans les bras, il précipite sa propre chute, bien avant celle du régime communiste de l’Est. Erich Mielke ne supporte plus d’entendre son ancien préféré revenir sur les raisons de son départ, parler de son goût pour l’argent et de l’absolue nécessité pour un joueur comme lui de se faire une place en Bundesliga, championnat à sa hauteur. Selon un ancien colonel de la Stasi, les services de Mielke décident alors d’user de méthodes plus brutales et plus expéditives que la simple surveillance à distance : "Pour nous, à partir de ce moment, Eigendorf a pris les traits d’un opposant haineux pour la RDA. On  se devait de lui fermer la bouche une bonne fois pour toutes… Il ne restait alors qu’une façon de dissuader le joueur hors des frontières est-allemandes : mort au traître."

Tod der Verräter (Mort au traître, ndr) est le titre du documentaire produit par la chaîne 1. ARD et pour lequel les premiers témoignages faisant la lumière sur l’affaire ont pu être glanés. Lorsqu’en 2000 les archives de la Stasi finissent par être accessibles, les journalistes réussissent à mettre la main sur les derniers détails de la disparition d’Eigendorf. Après son départ du restaurant dans la nuit du 5 mars 1983, le joueur est kidnappé dans sa propre Alfa. Le temps de lui faire une injection rapide et de lui demander de disparaître. Paniqué à l’idée de crever avec ce poison dans le sang, il quitte ses ravisseurs en trombes dans l’espoir d’arriver à temps chez lui.

L’identité des exécutants reste encore floue. Les archives révèlent néanmoins qu’un versement de 500 marks est effectué au nom de Karl-Heinz Felgner quelques temps après l’accident mortel. A Berlin-Est, le sous-lieutenant Heinz Heß, figure centrale dans la chute d’Eigendorf, se voit attribuer une prime de 1 000 marks. Preuve qu’à la Stasi, on est toujours capables d’estimer la valeur d’un footballeur. Surtout quand il est mort.





















Tacles assassins de la police.
Une chose est sûre, à chaque fois qu’une occasion se présente de se faire détester un peu plus, le club semble prendre un malin plaisir à provoquer la révulsion la plus totale. Il faut dire qu’en naissant dans le giron de la Stasi, il n’a d’emblée aucune chance de rallier les foules sentimentales. Même les masses encadrées du régime est-allemand ont préféré s’en détourner.  

A défaut d’être le fils préféré du peuple, le BFC est donc comme tous les autres Dynamos du monde : le fils de la police du peuple. A la séparation de l’Allemagne en deux mondes bien distincts (1949), le tout jeune régime communiste entreprend sa grande réorganisation des structures sportives. Les objectifs sont simples. D’abord, mettre sur pied une sorte de centralisme omnisports autour de quelques clubs dépendant le plus souvent des deux principaux ministères de l’Etat - l’armée et la police. Ensuite, en faire des pépinières à nouveaux talents qui iront défier la jeunesse impérialiste sur son propre terrain. Ni le foot, ni Berlin n’échappent à la règle.

Jusqu’en 1954, la section footeuse du SV Dynamo grenouille péniblement dans les divisions inférieures de l’Est, très loin du club-phare de la ville, le Vorwärts Berlin – club de l’armée. Erich Mielke comprend qu’il y a tout intérêt à ce qu’existe une vraie rivalité dans la capitale entre plusieurs clubs, histoire surtout de ne pas devenir le Paris du foot de l’Est. Comme en RDA le bonheur c’est simple comme un coup de pute de la Stasi, il fonde le SC Dynamo de Berlin en octobre 1954, duquel devra sortir une équipe compétitive. Là où n’importe quel président de club lancerait au minimum un plan quinquennal pour se constituer un effectif tout juste honnête, Mielke règle une nouvelle fois la question à sa manière. En un mois à peine, il bâtit une équipe de rang en transférant vers Berlin tout l’effectif de l’autre Dynamo - celui de Dresde. 
Reste que ces premiers efforts ne suffisent pas à faire décoller le club. Les matchs disputés au Sportforum de Berlin puent l’ennui d’un ventre mou de deuxième division. Perdues au milieu des blocs de béton stal’, les tribunes de ce petit stade restent vides, tristement enroulées autour d’une piste d’athlétisme famélique. Personne ou presque n’a le cœur à venir habiter les 12 000 places offertes par le régime.

Mielke doit donc à nouveau intervenir pour précipiter la conquête des sommets de son équipe. En 1966, il organise une grande fête dont il a le secret à l’occasion de la création du Berliner FC Dynamo. Discours-fleuves, goulasch, mousseux tiédasse au goût pêche, uniformes gris bleus, rideau mité avec slogans enthousiastes à l’adresse de la jeunesse mondiale, sourires satisfaits sur une des plus belles collections de double-mentons du monde, avant qu’on ne présente le nouveau fanion du club au grand chef ravi comme un môme. Autant dire que les 1 400 invités sont en délire.

A croire que le monde du foot est-allemand n’attendait que cette seule manifestation digne d'un tournoi interclubs des Chiffre et des Lettres, la machine à faire gagner les matchs est enfin mise en marche. Le BFC Dynamo fête sa toute première saison d’existence par une montée en DDR-Liga – la Bundesliga de l’Est. Les saisons suivantes se passent surtout à trouver une place au sein de l’élite est-allemande. A l’occasion, l’équipe réussit à glaner deux titres de vice-champion (1971 et 1976) et une demi-finale de Coupe des Coupes (1972). Autant dire que le BFC reprend à son compte cette tradition chère aux clubs berlinois : surtout, ne jamais gagner.

Pour briser ce destin maudit, la Stasi se décide enfin à ressortir son arme fétiche, cette administration invisible et ses fonctionnaires dévoués - véritable cheville ouvrière de la domination sans partage que Mielke appelle de ses vœux. Elle commence par éloigner le premier rival du Dynamo, le Vorwärts, sommé de s’exiler du côté de Francfort-sur-l’Oder. Moins encombrant mais plus frondeur, le FC Union subit dans la foulée la redistribution des centres d’entraînement de la ville. Véritable pépinière du régime, chaque centre doit d’abord être rattaché à un club pour que celui-ci puisse ensuite y sélectionner les meilleurs jeunes et les intégrer le cas échéant dans ses différentes équipes. Au milieu des années 1970, l’administration finit par accorder 38 de ces centres au BFC Dynamo contre seulement 7 au FC Union.
Ceux qui ont joué tous les matchs pour le premier titre de 1979, levez la main... Y a encore deux mecs de la Stasi qui se sont tapés l'incruste à gauche.

En moins de dix ans, les Grenats tiennent enfin la génération dorée qui enfilera entre 1979 et 1989 dix titres nationaux d’affilée. Ce qui amène aujourd’hui encore les supporters du BFC Dynamo à disputer au Bayern le titre de Rekordmeister (champion record, ndr) d’avant la réunification. Tout humanistes qu’ils sont, les Bavarois ont eu vite fait de régler la question en remportant depuis dix nouveaux championnats. Surtout, ils n’ont pas à souffrir du doute qui entoure cette domination sans discontinu du Dynamo peu avant la disparition de la RDA.
Défaite en coupe contre Magdebourg en 1979 (1-0)

Lors de la saison 1985-86, le club de la Stasi peine à assommer le championnat. Pire, le 22 mars 1986, les rivaux directs pour le titre, les joueurs du Lokomotive de Leipzig, tiennent enfin cette chute de l’Ubu roi Dynamo attendue de tous. Au bout de 90 minutes de jeu, ils mènent toujours 1-0 sur leur propre terrain. Ce score doit leur permettre de décrocher un titre de champion largement mérité. Ne manque que le coup de sifflet final de Monsieur Stumpf, l’arbitre de la rencontre, pour régler l'affaire. Alors que les joueurs du Loko font tranquillement tourner le ballon, le public a le sentiment que la fin de match s’éternise de manière étrange... A la 95ème minute, les Berlinois récupèrent la balle et réussissent à placer un dernier centre désespéré en direction de la surface de Leipzig. Le scénario est bien rôdé. Bernd Schulz s’étale et l’arbitre s’empresse de siffler en désignant le point de penalty. Frank Pastor tire et ramène les deux équipes à égalité. Le BFC reste champion de RDA.
L’épisode symbolise bien la suspicion qui entoure les derniers titres du club et certaines décisions arbitrales dont il a pu bénéficier. Aujourd’hui responsable au sein de la Ligue pour le Nord-Est de l’Allemagne, Bernd Stumpf continue à nier toute complicité avec le club de la Stasi vingt ans après les faits. D’après certaines archives, il n’est pas impossible qu’il ait pourtant directement appartenu à la maison Mielke, sous le nom de Peter-Richter (Pierre l’Arbitre, ndr). Rien de bien exceptionnel quand on sait que la force de la Police secrète est-allemande reposait sur l’extrême densité de son réseau, composé d’agents en tous genres, pas toujours très actifs d’ailleurs. Des types simplement bien informés, prêts à servir le cas échéant. Une blague continue à circuler à leur sujet dans les rue de Berlin. Elle raconte que ces informateurs zélés du régime ont su tirer eux aussi leur épingle du jeu au moment de la réunification en devenant les meilleurs chauffeurs de taxi du monde. Les seuls capables de vous ramener chez vous sans qu’il soit utile de leur fournir la moindre adresse.
Contre Karl-Marx-Stadt lors de la saison du grand soupçon (1986). Autre particularité de cette année, la mode des maillots rayés de travers.


Coups de hools.  Pour le BFC Dynamo, il est moins question de se fondre dans la nouvelle Allemagne réunifiée que de trouver un moyen de sauver sa peau. Avec l’arrestation de Mielke en 1989 par les autorités de l’Ouest, les règles du jeu changent trop vite pour ne pas plonger dans l’enfer des divisions les plus obscures, celles qui n’intéressent personne sauf KOLB. Les premiers à l’avoir compris sont les joueurs eux-mêmes qui s’empressent de quitter le navire avant qu’on ne vienne tondre leurs beaux mulets de joueurs-agents de la Stasi. Sentant elle aussi le vent tourner, la nouvelle équipe dirigeante se met en tête de changer le nom du club. Une stratégie simple, se dit-on, pour mettre un terme à la fuite des sponsors. On raye en toute hâte ce Dynamo qui fait tâche de vin sur le crâne de Gorbatchev, on réfléchit au moins cinq bonnes secondes et on rebaptise le club. Le BFC Dynamo s’appelle désormais le FC Berlin.

L’inspiration est tellement géniale qu’on perd toute trace du club pendant près de huit années. Avant de ressurgir dans le fracas des rues de Lens le 21 juin 1998, lorsqu’une bande de hooligans allemands laisse sur le carreau le gendarme Nivel. Coup de froid en pleine Coupe du Monde et retour de bâtons pour le football allemand, bien avant la piteuse sortie de la Mannschaft contre la Croatie. Loin des images de fans à l’humeur bonne enfant remplissant en famille les stades de Bundesliga, le pays voit surgir des histoires de violence ordinaire autour de ces clubs de l’Est, perdus dans des divisions amateurs sordides depuis que la DFB (Ligue professionnelle du football allemand) leur a claqué la porte du professionnalisme.
Le Dynamo redevient Dynamo et remporte le tournoi de Wimbledon la même année (1999)

L’enquête mène les policiers allemands aux abords du Sportforum, autour de groupes qui viennent partager là leur passion pour les croix celtiques, la calligraphie à base de lettres gothiques, l’ambiance feutrée des salles de kickboxing et les choré’ exécutées de préférence le bras tendu. Parmi ces mordus, la police met la main sur Mario Wronski (36 ans) et Christopher Raucher (25 ans) qui, entre deux histoires de deal de coco – la drogue hein… - aiment venir aux matchs du BFC Dynamo (le club reprend son nom originel en 1999, ndr) avant d’aller se finir dans une discothèque du coin, loin de la partie Ouest de la ville où "les Turcs et les Arabes dominent".

Partout ailleurs, pareille scène de néo-nazis bien hardcore aurait fait fuir n’importe quel sauveur digne de ce nom. C’est pourtant le moment que choisit Mario Weinkauf, patron d’une boîte locale spécialisée dans les télécommunications, pour prendre la tête du club. "Et enfouir la sienne au fond du trou pour ne pas voir les problèmes de violence et d’extrémisme qui entourent le BFC Dynamo" remarquent les supporters du Tennis Borussia, un rien amers.   
Nazis dans la brume (2001, match de barrage contre le 1. FC Magdebourg)

Non sans raison d’ailleurs. Weinkauf qui se plaint régulièrement de ne pas être soutenu comme il le devrait pour se défaire d’encombrants supporters n’est pas exempt de tout reproche. Il accepte, par exemple, que le club compte parmi ses sponsors officiels une boîte de nuit comme le Jeton où les fans du Dynamo aiment se retrouver et comparer leurs collections de souvenirs datant du IIIème Reich au cours de petites sauteries comme le "Jour des Germains". Il laisse siéger au Conseil d’administration du club quelques Hell’s Angels, membres à part entière de ces groupes extrémistes. Il permet enfin à l’imposant Rainer Lüdtke de se charger des relations du club avec tous les groupes de fans. Cou de taureau, crâne rasé et messages à caractère informatif sur ses avants-bras, Lüdtke est surtout connu pour être un des membres fondateurs d’un des groupes les plus sulfureux gravitant autour du BFC Dynamo.

On comprend alors la colère des supporters du FC Union lorsqu’au cours du derby de mai 2006 des vagues de fans de rock identitaire envahissent la pelouse du Sportforum pour encercler leur tribune. L’affrontement dégénérera surtout avec l’arrivée des forces de l’ordre, interrompant définitivement ces retrouvailles entre frères ennemis de Berlin-Est. Les médias allemands n’ont pas hésité à s’emparer de l’affaire pour illustrer les problèmes de violence et de racisme qui n’en finissent plus de pourrir la vie des anciens clubs de RDA. Interrogé sur ces débordements et sur ses rapports ambigus avec certains groupes de supporters montrés du doigt, Weinkauf préfère une fois de plus jouer le rôle du président dépassé : "Bien sûr que je ne veux plus de ces gens… Mais la situation du club était jusqu’alors tellement mauvaise que j’ai dû apprendre à accepter tous les soutiens qui se présentaient". Au mieux ce type est vraiment incompétent. Au pire, c’est un inconscient et il est lui aussi très dangereux.
Ne pouvant envahir la Pologne, les supporters décident d'envahir leur propre pelouse (mai 2006, contre le FC Union)

En attendant, il suffit de jeter un coup d’œil aux résumés artisanaux des matchs du BFC Dynamo qui traînent sur You Tube pour se rendre compte qu’il n’y a pas que les subventions que Weinkauf s’est résigné à accepter. Toujours perdu en Oberliga, le club ferraille cette saison dans la première partie du classement avec le Tennis Borussia et le Türkiyemspor. Après un très bon début, marqué notamment par une victoire sur les violets du TeBe au Mommsenstadion, les Grenats se sont mis à croire en une prochaine montée en Regionalliga. Ce week-end, ils ont connu un nouveau coup d’arrêt les relègant temporairement à trois points du premier promu. Ce n’est sans doute que partie remise. Le club n'aime rien tant que briser le cœur de tous ceux qui le détestent.

Tags : BFC, Dynamo, Berlin, RDA, Mielke, Stasi, Lutz Eigendorf, Bernd Stumpf, hooligans

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