Beppe Signori - Petit roi d'Italie
Écrit par Mano Nezgras   
 
le 20-10-2008 16:20
Dans un pays épris de son Calcio comme du cinéma porno, les finisseurs ont évidemment toujours eu la cote. De la petite fouine toute en opportunisme au sprinter racé à l'allure féline, en passant pas le piquet déménageur de défense. Mais les Italiens semblent avoir marqué leur préférence pour les « artistes », ces hybrides de trequartista et de pointe à l'ancienne, navigant à vue entre les lignes défensives adverses en attendant de placer une de leurs fulgurances géniales. Totti ou Del Piero aujourd'hui, Zola ou Baggio hier. Et bien sûr Beppe Signori, comme un symbole idéal de ce Calcio flamboyant des années 90. Qui ne semblent plus être aujourd'hui, l'un comme l'autre, qu'un souvenir diffus. Devoir de mémoire en cette saison où la Série A semble avoir retrouvé de son lustre d'antan.

Giuseppe Signori est né le 17 février 1968 à Alzano Lombardo, près de Bergame. Comme tous les enfants du monde et comme le chante Didier Super, il ne sert à rien. Il passe alors son temps à jouer au foot ou à regarder des matchs à la télévision. Sa carrière débute dans les équipes de jeunes de l'Inter ; l'Atalanta Bergame, l'autre club nerazzuro, étant l'un des principaux fournisseurs en jeunes talents du club du défunt Angelo Moratti (le papa de Massimo, ndr). Ses entraîneurs le trouvent pourtant trop petit et fluet pour sérieusement envisager le plus haut niveau. Du coup, à 17 ans, il fait ses valises et rejoint un petit club amateur (aujourd'hui en Série B) : AlbinoLeffe. Là, il ne tarde pas à marquer les esprits. Pour ses huit premiers matchs, Beppe plante cinq buts, qui offrent à sa nouvelle équipe un accessit pour la Série C2. Ce que l'on appelle un début en fanfare, donc. Depuis tout petit, on le fait jouer attaquant. Mais un pied gauche magique et une vitesse de course phénoménale incitent son entraîneur d'alors à l'aligner sur l'aile gauche : l'histoire est en marche. Une polyvalence qui finira par lui jouer des tours plus tard, mais qui l'aide surtout à prendre son envol. L'équipe se régale alors de ses déboulés et autres transversales parfaites. Beppe met donc ses préférences de côté, et se contente de trois petits buts en trente matchs pour sa seconde saison. L'essentiel est ailleurs : son pied gauche est impliqué dans bien plus de buts que cela. Signori n'est pas forçément un joueur de statistiques, il influe sur le jeu sur des accélerations décisives, sur des orientations, sur des avant-dernières passes. Bref, sur tout ce qui fait la différence entre un joueur de chiffres et un joueur de classe. Beppe semble déjà se dessiner un profil de joueur de club, à la classe discrète, destiné à n'éveiller les passions des seuls esthètes avertis.

Piacenza et Foggia pour une ascension en pente douce

 

A l'aube de la saison 1986-87, Piacenza flaire le bon coup et le fait transférer. A l'époque, l'équipe évolue en Série C1, un échelon où les matchs sont durs, peut-être un peu trop pour le tendre Signori, qui peine à s'adapter. Il n'a de toute façon que peu d'occasions de montrer l'étendue de son talent : quatorze petits matchs, le plus souvent en entrant en cours de jeu, et un seul but marqué au final. Afin de lui offrir plus de temps de jeu et de lui permettre de s'aguerrir, Piacenza le prête dès la saison suivante, à Trento, toujours en Série C. En confiance, il s'impose, multiplie les prestations de grande classe et se retrouve très vite considéré comme l'un des plus brillants ailiers gauche du championnat. Piacenza gagne son pari, et récupère un Beppe décomplexé, plus mature, au moment de débuter la saison 1988-89. Le voilà donc propulsé sur le devant de la scène, car régulièrement aligné en équipe première. Surtout que, pendant qu'il faisait tranquillement ses classes à Trenzo, Piacenza a eu la bonne idée de monter en Série B. Cette fois, l'adaptation se fera sans heurt : Beppe fait étalage de tout son talent, distribuant le jeu à sa guise au moyen d'une technique sans faille. Il ne tient pas en place et est déjà trop grand pour Piacenza.

 

Beppe fo Foggia, un club alors en pleine ascension, décide d'investir dans ce petit ailier, cause de tant de migraines chez tous les arrières droit de Série B. Seulement, quand le Mister, apôtre du 4-3-3, un certain Zednek Zeman, se rend réellement compte du potentiel de Beppe lors des stages de pré-saison, il ne tarde pas à dire à sa petite merveille qu'il peut déjà oublier le poste d'ailier. Zeman voit ce que ses autres entraîneurs ne sont pas parvenus à voir : un attaquant de classe mondiale, dotés d'incroyables talents de finisseur. Vitesse, justesse technique, vision du jeu. Sa première saison en tant que buteur est un succès ; avec ses quatorze buts, Signori entre enfin dans les colonnes de statistiques, mais sans perdre une once de son allure et de sa classe. Il confirme les deux saisons suivantes, avec onze buts à chaque fois. La deuxième étant la plus significative, puisque Foggia  et Beppe évoluent enfin en Série A. Avec Roberto Rambaudi (futur joueur de la Lazio) et Francesco « Ciccio » Baiano (futur joueur de la Fiorentina et de Pistoiese), ils forment alors le trio le plus infernal de l'histoire du club. Beppe à gauche, Baiano dans l'axe, Rambaudi à droite et des ravages dévastateurs dans toutes les défenses de la péninsule. Foggia pour Beppe, ce sont les années de tranquille insouciance, de celles où la classe éclot en douceur. Mais sans doute aussi trop lisses et discrètes pour un joueur comme lui, un putain de joueur.


Le petit roi laziale


Ses performances à Foggia, lui permettent toutefois d'enfiler la tunique de la Squaddra Azzura. Peu de temps après l'échec cinglant en qualifications de l'Euro 92, Arrigo Sacchi le lance dans le grand bain. Entre 1992 et 1994, lors de la campagne éliminatoire pour la Coupe du Monde 94, Signori devient un des hommes forts de la sélection, bien qu'il passe plus de temps sur l'aile gauche que dans l'axe. Pendant cette période, il marque trois buts qui offrent à l'Italie son billet pour les Etats-Unis. Difficile alors pour Foggia de retenir sa pépite, sollicitée de toutes parts. Quand la Lazio et son nouveau président plein aux as, Sergio Cragnotti, embauchent Zeman sur leur banc juste avant la saison 1992-93, le coach embarque avec lui quelques-uns de ses anciens joueurs. Dont Signori, Chamot et Rambaudi. Les dirigeants laziale ne tardent pas à se frotter les mains. Beppe signe 26 buts en 32 matchs, et six buts en six matchs de Coupe d'Italie. Rien que ça. Signori a enfin trouvé une équipe à sa mesure, jouant par et pour lui. Et les résultats suivent, la Lazio finit cinquième et renoue avec la Coupe d'Europe. Lors de la saison qui suit, Beppe est gêné par une suite de blessures et n'a plus la même emprise sur le jeu de son équipe. Qu'à cela ne tienne, il profite tout de même de son modeste temps de jeu pour inscrire 23 buts en championnat, en 24 matchs. Pour une moyenne de 0,96 but par match. Puisque il ne peut briller, Beppe se contente de marquer. Le genre de mentalité que les Italiens adorent et qui font de lui un petit roi laziale.


L'histoire loupée avec la Nazionale


Après ses deux premières saisons chez les biancocelesti, Beppe doit logiquement exploser à l'échelon international. C'est la légende footballistique qui veut ça. Le scénario est écrit, après les ratés du « mondiale » à domicile puis de l'Euro 92, Beppe sera celui par qui la rédemption nationale arrivera lors de la World Cup 94. Mais évidemment, ça va foirer et faire entrer Signori dans la longue liste des joueurs de classe, maudits en sélection nationale.

Pour le premier match de la Squaddra, contre l'Irlande, Sacchi aligne Signori dans l'axe aux côtés de Roberto Baggio. Il estBeppe na remplacé à la 84ème et l'Italie battue 1-0. Très peu de temps avant la seconde rencontre face à la Norvège, la petite amie et future épouse de Beppe, Viviana, lui annonce qu'elle attend un heureux événement. Ce qui donne des ailes à son cher et tendre, au point de réaliser le match de sa vie, selon les mots de Zeman. Malgré un début de match difficile pour les Italiens. Après 21 minutes de jeu, Pagliuca (son futur coéquipier à Bologne, ndr) est expulsé. A la surprise générale, Sacchi sort Baggio pour faire entrer son gardien remplaçant Marchegiani, laissant Signori et Casiraghi en pointe. Beppe offre donc un match fantastique, alors qu'il ne marque pourtant pas, se contentant de servir Dino Baggio sur un plateau d'un maître coup-franc. Le Washington Post qualifie sa prestation comme étant la plus aboutie de tous les temps pour un match du premier tour d'une Coupe du Monde. D'accord c'est le Washington Post, qu'est-ce qu'ils y connaissent au soccer ces cons, mais quand même... Cette victoire permet en tout cas aux Italiens de se qualifier. Mais tout va rapidement se mettre à capoter. Le huitième face au Nigeria reste ainsi un match à oublier pour Beppe ; remplacé par Zola à l'heure de jeu, il laisse Baggio et son magnifique doublé se couvrir de gloire. Il débute ainsi sur le banc pour le quart contre l'Espagne. Il entre néanmoins à la mi-temps du match, remplaçant Albertini, et donne une superbe offrande à Roberto Baggio pour un but non moins somptueux, mais surtout pour une qualification en demi-finale. Pas suffisant aux yeux de Sacchi qui le maintient en dehors du onze titulaire face à la Bulagrie de Stoichkov. Beppe remplace un Baggio en état de grâce, auteur d'un nouveau doublé décisif. Il joue les vingt dernières minutes du match, qui basculeront dans l'oubli. On apprendra plus tard que Signori avait refusé de démarrer le match sur l'aile gauche, exigeant de jouer dans l'axe. Sacchi n'apprécie que modérément, et cette prise de bec met forcément en cause la participation de Beppe à la finale contre le Brésil. Signori ne veut désormais plus de ce rôle de bouche-trou, et souhaite plus que jamais s'affirmer en tant que buteur. Une revendication, légitime ou non, qui fait qu'il n'entre même pas en cours de jeu lors de la finale. Il peut toujours se consoler en sachant qu'il a l'opinion publique avec lui : 49 buts en 56 matchs de Série A semble bien valoir une place de buteur en sélection aux yeux de certains. Ironie du sort, c'est du banc qu'il voit Baggio manquer le tir au but décisif. Bien plus tard, il avouera avoir longtemps amèrement regretté de ne pas avoir accepté une place côté gauche. Les frictions entre Signori et le premier entraîneur du Grand Milan se répèteront durant les années qui suivent. Beppe ne jouera plus que six matchs pour le compte de la Squaddra, dont le dernier aura lieu le 6 novembre 1995, face à la Slovénie. Dans le fond, Beppe n'était pas fait pour la Nazionale. A moins que ce ne soit l'inverse. Il n'est pas fait pour se plier à un moule, le modèle c'est lui. Jouer, marquer, gagner. Si on ne veut pas de lui, il reste auprès de ceux qui savent. Dans son (ses) clubs.

 

Beppe la C'est donc en club que Signori continue de briller. Lors de la saison post-World Cup, il marque 17 buts en 27 matchs de Série A (et 4 buts en 5 matchs de coupe nationale). En plus d'en être l'incontournable star, il devient capitaine d'une Lazio qui finit à une glorieuse seconde place. En 1995-96, il partage son troisième titre de capocanoniere (meilleur buteur du championnat, ndr) avec le buteur de Bari, Igor Protti. L'été suivant, des rumeurs insistantes l'envoient du côté de Parme. Des émeutes ont alors lieu quotidiennement au centre d'entraînement de la Lazio. De quoi dissuader des dirigeants soucieux de faire une juteuse plus-value. En 1996, il n'est pas sélectionné pour l'Euro, suite logique d'une carrière avortée en séléction nationale. En 1996-97, il plante 15 buts en 32 matchs, et la Lazio finit quatrième. Cragnotti décide qu'il faut changer l'entraîneur, un nouveau tournant dans la carrière de Beppe. Malgré le très bon intérim de Dino Zoff, le président recrute Sven-Göran Eriksson de la Sampdoria. Signori, alors capitaine, idole et meilleur buteur du club lors des cinq dernières saisons, voit son statut complètement ignoré du jour au lendemain. Eriksson emmène dans ses bagages Roberto Mancini de la Samp' et Alen Boksic de la Juve. Il devient quatrième attaquant, passant même derrière son coéquipier de longue date, Pierluigi Casiraghi. En vérité, Mancini, dont le jeu est assez similaire à celui de Beppe, est celui qui lui a piqué sa place. Signori ronge alors son frein en silence, mais n'en pense pas moins. Sa colère éclate lors d'un match de Coupe de l'UEFA contre le Rapid de Vienne. Eriksson demande à son joueur de s'échauffer en vue d'une entrée en jeu. Ce dernier s'exécute, enlève son survêtement et attend le long de la ligne de touche. Le joueur qu'il est censé remplacer, Mancini, toujours lui, est alors expulsé, contraignant le coach à changer ses plans et à faire entrer le jeune Pavel Nedved. Alors que le torchon brûlait déjà entre son entraîneur et lui, il rentre seul aux vestiaires, rassemble ses affaires et quitte le stade, seul. C'était la dernière fois que Beppe Signori a porté le maillot de la Lazio. Encore une fois, on retrouve le Signori sans calculs. Il ne fait pas ce choix par individualisme, juste parce que c'est sa conception du football. Il se sent fait pour jouer d'une certaine façon, si on ne veut pas lui accorder ce que son talent mérite, qu'ils aillent se faire foutre. L'Italie est remplie de terrains de football, prêts à accueillir Signori.


A Bologne, comme Baggio

 

Quelques semaines plus tard, il est prêté à la Sampdoria, pour une expérience plus insignifiante qu'autre chose. Suit une nouvelle période de méforme et de blessures pour une saison plus blanche que bleue ciel du côté de la Lazio. Qui correspond surtout pour lui à une période de réflexion. A l'été 1998, il décide de changer d'air. Il veut aller dans un club qui lui fera pleinement confiance afin de relancer sa carrière. Ayant vu ce que son ami Roberto Baggio a réalisé à Bologne, et constatant que depuis le départ de ce dernier pour l'Inter, le club recherche un nouveau talisman en attaque, il choisit de poser son baluchon en Emilia-Romagna. En plus de ses 15 buts en 28 matchs de Série A, il conBeppe Botribue grandement au superbe parcours de son club en Coupe de l'UEFA, scorant 6 fois en 12 matchs. A quelques minutes près, et surtout un penalty de Laurent Blanc, les Rossoblu échouent aux portes de la finale, éliminés au but à l'extérieur par l'OM de Courbis, en étant parti de l'Intertoto. Lors de cette première saison, il forme, en compagnie de la grande gigue suédoise Kennet Andersson, l'un des duos d'attaque les plus performants d'Europe. Une belle complicité qui fera que la grande majorité des buts inscrits par Andersson viendront du pied gauche de Beppe. Quinze nouveaux buts la saison suivante, puis un long chemin de croix fait de blessures récurrentes et de places en milieu de tableau. Il marque une dernière fois les esprits en 2000-01, inscrivant seulement 3 buts avant la trêve hivernale, puis enchaînant 16 buts en 23 matchs jusqu'à la fin de la saison. Ce qui lui vaut une prolongation de contrat jusqu'en 2003, belle marque de confiance des dirigeants de Bologne envers un joueur qui a forcément perdu de sa superbe avec l'âge. En 2002-03, il se frite une nouvelle fois avec un entraîneur, en l'occurence Francesco Guidolin, qui l'écarte alors de l'équipe première. Le club refuse de prolonger son contrat, et Beppe hésite alors entre Chelsea, la Lazio et quelques clubs du Golfe. Les tifosi bolognais prendront fait et cause pour lui, manifestant leur mécontentement à l'égard du coach et des dirigeants dans les rues de Bologne pendant plusieurs jours. Qui a dit que l'histoire était un éternel recommencement ? Finalement, Signori se voit proposer un nouveau contrat et Guidolin démissionne, remplacé par Carlo Mazzone, son premier entraîneur au club, se voyant offrir par-là même un dernier baroud d'honneur.

En 2004, après quelques derniers buts portant son total à 188, il prend conscience qu'il n'a plus les jambes pour répondre aux exigences de la Série A, et la quitte alors pour la Grèce, puis la Hongrie. Des passages anecdotiques à Iraklis et Sopron où il jouera moins de 10 matchs par saison, histoire de glaner encore quelques frissons et un peu de pognon aussi, avant de raccrocher définitivement les crampons. Une fin de carrière un peu miteuse donc, indigne d'un joueur comme lui, mais assez significative de sa passion sincère pour le jeu. Beppe est un joueur de foot et il ne sait faire que ça. Peu importe où, peu importe la renomée, il faut jouer et marquer. Aujourd'hui le voilà à Ternana (Série C), en tant que directeur sportif, après s'être essayé aux commentaires de matchs sur la RAI Radio 1. Juste à sa place, une fois de plus.

 

De Beppe Signori, on retient cette façon atypique de tirer les pénaltys, avec un seul pas d'élan, pour que le gardien ait moins de temps pour anticiper. Ou encore cette habitude qu'il avait de porter des crampons trop petits pour lui, prétendant que cela améliorait son toucher de balle. Son allure élégante. Sa chevelure flottant au gré du vent. Cet altruisme si peu courant au sein de la confrérie des buteurs. Et bien sûr plusieurs dizaines de buts magnifiques, de passes dans le tempo, de coups d'éclats à répétition. En un mot : sa justesse. Oui, juste joueur de football. Pas une légende, un mythe ou on ne sait quelle connerie. Le destin ne lui a pas accordé ce que son talent supposait. Reste alors un joueur de club, mais un putain de bon joueur. 

Publié dans : Foot Culture, - Hommages

Commentaires utilisateurs (1) Fil RSS des commentaires
Posté le Sacha Témouillé, le 24-10-2008 23:59,
Très bel hommage de ta part Mano une nouvelle fois.
 

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