Lestée d’un lourd passé contemporain, l’Allemagne doit souvent composer avec le refrain « match à haut symbole historique ». Prochainement, lors de l’Euro, la Manschafft devra à nouveau composer avec cette situation, puisqu’elle rencontrera lors du premier tour l’Autriche, la Pologne et à un degré moindre, la Croatie. Mais arrivera t’on à égaler au niveau symbolique la rencontre s’étant disputée le 22 juin 1974 ? A jamais fan du football germanique, KOLB vous fait revivre un moment historique, un « derby » entre deux frères ennemis que tout opposait. A une lettre près…
Willkommen zum fussbal
RFA-RDA. Peu de points au scrabble, mais match qui compte triple dans une édition de Coupe du Monde. Disputée chez le premier susnommée qui plus est. Plantons le décor.Nous sommes au mois de juin 1974, en RFA. Après une exceptionnelle édition mexicaine, la grande aventure de la petite statuette dorée se poursuit sur le vieux continent. Enfin, se termine plus exactement. Vainqueur de trois éditions, le Brésil gagne à jamais le droit de posséder le trophée Jules Rimet, créateur de l’évènement. Un nouveau trophée, crée par Silvio Gazzaniga est dévoilé lors de la cérémonie d’ouverture, en bonne compagnie d’Uwe Seeler et de Pelé, à eux deux vainqueurs de quatre éditions.
Une édition qui s’annonce diablement rock’n’roll. Les années 70 battent leur plein, les footballeurs tiennent dorénavant des rocks star. Il suffirait de mélanger au hasard les membres de Led Zeppelin et la sélection néerlandaise qu’on y confondrait tout ce monde. D’ailleurs, le parallèle est saisissant. Pendant que Plant et ses copains atomisent la planète musicale, les bataves surfent la vague euphorisante du football total de l’Ajax d’Amsterdam, mené par Johan « Ier » Cruyff. Pas ridicules non plus, les Suédois, emmenés par Edstroëm, Sandberg ou Hellstroëm. Mais étant plus bien qu’un simple football à groupies, les spécialistes s’attachent d’abord à louer les vertus de ces équipes enchanteresses.
Coté locaux, on reste plus modéré. Plus germanique dira t-on. La RFA commence à montrer de très intéressants résultats au niveau des clubs, emmenés par une locomotive bavaroise engagée sur le chemin de la légende. Monchenglabach, Hambourg, Francfort ne sont pas en reste. Rigoureux, voire hautains, les Allemands de l’Ouest n’en demeurent pas moins impressionnés par l’ampleur de la mission. A savoir décrocher le titre sur leurs terres, ainsi qu’effacer le souvenir d’une défaite douloureuse quatre ans plus tôt en demie finale face à l’Italie.
Sparwasser & Hoffman
De l’autre côté du Mur, on passerait presque pour de joyeux lurons devant l’assurance du voisin. Qualifiés pour la première fois pour une phase finale de Coupe du Monde, la jeune RDA n’en est pas moins ambitieuse, bien décidée à bousculer la hiérarchie établie. Car les allemands de l’Est ont désormais du crédit. Ce n’est pas le Milan AC qui dira le contraire, lui qui fut nettement battu 2-0 par Magdebourg en finale de la Coupe des Vainqueurs de Coupe quelques semaines avant le tournoi. De cette équipe d’inconnus se dégagent Sparwasser et le benjamin Hoffman, qui est du haut de ses 18 ans le plus jeune joueur de ce Mondial.
Et comme le sport sait décidément réserver de bien savoureuse surprises, les frères ennemis sont invités à se rencontrer lors du premier tour, dans ce qui constitue le dernier match de ce groupe 1. Sérieux, les partenaires du Kaiser abordent la confrontation en ayant fait le plein de points, après deux victoires au petit trot face au Chili et à l’Australie. La RDA, quant à elle, bute sur l’obstacle sud américain, et joue donc sa qualification ce 22 juin au Wolkparkstadion de Hambourg. Même qualifiés, il ne fait aucun doute que la RFA jouera le coup à fond. Question d’honneur, tout simplement.
Car les relations entre les deux pays s’avèrent toujours compliqué, plus de 25 ans après leur séparation. Si le Traité Fondamental de 1972 est censé rapprocher les belligérants, la réalité est toute autre. La très fermée RDA impose un système cadenassé à son peuple, soumis à un contrôle de tous les instants. La STASI n’est jamais bien loin pour remettre les brebis égarées sur le droit chemin. Niveau sportif, les Est Allemands mettent le paquet, en s’improvisant rois de « la fléchette ». Les Olympiades sont la vitrine idéale pour montrer la réussite d’un système, aussi douteux soit-il. Les sports collectifs n’échappent pas à la règle. Sport de masse, le football est de ceux là. La RDA doit gagner ce match. Car la « ostpolitik » d’ouverture de Willy Brandt, chancelier de la RFA, synonyme de rapprochement, ne peut être suffisante pour calmer les esprits. L’honneur de la nation est en jeu.
A quelques minutes du coup d’envoi, le contexte semble tendu. On s’attendait difficilement à un autre cas de figure, mais beaucoup redoutent que ce match ne soit une occasion de se détester encore plus. Le fond de l’air est lourd à Hambourg. Tentant d’assurer un semblant d’ambiance, les visiteurs voient leurs velléités vite étouffées par l’enthousiasme des locaux. Mais quand viennent les hymnes, l’instant devient solennel. L’est allemand se laisse écouter, « Deustchland Über Alles » est entonné à voix basse. Saisis par ce moment d’émotion, les tireurs d’élite postés sur le toit de la tribune opposée déposent leurs armes. Au garde à vous face au respect. Sur la pelouse, le sélectionneur de la RFA, Schoen, n’a pas hésité à sortir l’artillerie lourde : Maier, Vogts, Beckenbauer, Muller, Breitner, Hoeness, Grabowski… Personne ne manque à l’appel. Tout comme coté adverse, où l’équipe type a été alignée. Tout est prêt pour une opposition que l’on annonçait terriblement déséquilibrée…
Gravé dans le mur
Mais 90 minutes plus tard, qui aurait pu imaginer que les visiteurs sortent sous les applaudissements du public de Hambourg ? Qui aurait misé un seul mark sur une défaite de la RFA ? Pas grand monde à vrai dire… Car le début de match tourne à la symphonie. Beckenbauer à la baguette de maestro. Dès la première balle d’attaque, le Kaiser se porte vers l’avant et joue en remise avec le « Bomber » Muller. S’en suit une frappe rasant le poteau de Croy. Si sur le plan technique, un Mur sépare les deux formations, conclure une outrageante domination se révèle une autre paire de manches. Menant un jeu court, précis, ponctué de subtilité et de variété, la RFA place de nombreuses offensives, enfermant les joueurs de l’Est dans une défense sourde. Qui montre ses effets, quand Breitner se voit fauché dans la surface, action ne suscitant pas de réaction de la part du trio arbitral uruguayen, ou quand Muller voit sa tentative échouer sur le poteau gauche de Croy…
Car si elle s’avère nettement moins spectaculaire, la sélection de l’Est n’en oublie pas les valeurs qui ont façonné ses succès sportifs tout au long de son histoire. Solidité, solidarité, combativité, autant de notions impropres à un football champagne, mais s’étant taillées la part du lion dans les plus grands palmarès mondiaux. En fermant l’accès à son but, autour du bûcheron Bransch, la RDA utilise avec avidité l’arme de la contre attaque. Car devant, le rendement s’avère maximum : passes simples et fluides, résistance et vitesse prodigieuse, les avants de l’Est terminent le boulot : Kische, Kreische, Hoffman, ainsi que Sparwasser. Ce dernier sera d’ailleurs à l’origine du coup de tonnerre résonnant dans le ciel hambourgeois…
Jaillissant telle une fusée entre Beckenbauer et Vogts, Sparwasser vient battre Maier d’une belle frappe croisée à la 77ème minute. Le score se débloque enfin, le Volkparkstadion se fige. Plus rien ne sera marqué.
Sauf tout un pays.
Une légende
Toute une nation pointe alors les carences de sa souveraine Manschafft. Vaincus dans la combativité, certains cadres ont totalement failli au cours de ce match. Les ailes allemandes ont montré d’inquiétantes carences, obligeant Gerd Muller à effectuer un travail trop lourd à assumer. La petite forme d’Hoeness et les errements défensifs de Schoen font également jaser. Quant au milieu de terrain de la RFA, la sanction est sévère : Overath est hors du coup, laissant sa place à Netzer, qui accumule les maladresses en seulement vingt minutes de jeu… Le bilan est cinglant pour les organisateurs du Mondial. Une réaction est attendue, et rapidement. Cela, les allemands de l’Est n’en ont cure. Vient l’heure de savourer cet incroyable succès, au-delà du symbole…
Curieusement, la rencontre va produire des effets inattendus sur chacune de deux formations. Engagées au deuxième tour (présenté sous forme de phases de poule), les deux Allemagne vont connaître des destins diamétralement opposés. La RDA vient à s’enfermer dans un schéma de jeu destructeur, se cassant les dents sur les Brésiliens et les Hollandais, sauvant les meubles face aux Argentins et un match nul un partout. Quant aux partenaires du Kaiser, on connaît la suite. Nul doute que la défaite face au voisin a produit son effet.
L’histoire ayant poursuivi son cours, l’Allemagne n’est devenue qu’une à la fin de l’année 1989. Rangée dans l’armoire à souvenirs, cette rencontre, la seule opposition entre les deux protoganistes, sert dorénavant à entretenir la légende. Celle d’un petit pays à l’existence tumultueuse, n’ayant jamais eu aucun complexe à relever des défis, notamment au niveau sportif. Et cela, on le sait tous, à n’importe quel prix…
- Foot & Médias Le coin des révélations et des scoops qui font trembler le pouvoir. Parce que les liaisons entre foot et médias sont forcément dangereuses.
- Analyses de jeu Le beau jeu (ou pas) ! Du Joël Muller expliqué à ma fille au Coco Suaudeau pour les nuls, ça 'nalyse dur et à tous les étages. Toujours à fond dans la craie, KOLB se met en mode mainstream pour tous les Elliott Grandin du web et décode à la Salim Arrache les parties en crypté avec sa palette en bois et son armada d’experts en carton.
- Hors cadre A la manière du dernier centre de Laurent Bonnart, Hors Cadre se
propose d'aller fouiner dans les tribunes, et même derrière, quitte à
conjuguer le monde du ballon rond au plus-qu'à côté. Du coup, c'est
tout le folklore du foot qu'on dépiaute ! D’objets pas si insolites en
crimes capillaires, de mystiques en toc aux faunes des stades, KOLB va
jusqu'à pousser la porte verte du Campanil de Paray-le-Monial, là où on
tourne au portable de drôles de safaris d'après-matchs...
- Hommages Odes à un stade, un club et sa ville, ou à un joueur plus ou moins
mort... Ici, on dépose les larmes et on vibre d'un lyrisme exacerbé pour
l'infiniment génial. Jean-Claude Brialy aurait adoré cette rubrique.