C'est après avoir échangé mes premières images Panini que je suis devenu multimédia et interactif avec mes autres petits camarades. Bien entendu, je vous parle d'un temps que les moins de Gapké ne peuvent pas connaitre. Une époque bien lointaine où internet n'était qu'un vulgaire cube en plastique marron surtaxé.
Bref, j'étais en train de devenir un homme en fait, comme vous peut être à la même époque... Que voulez-vous, le troc étant l'un des fondamentaux humains, il fallait bien que je passe par là. J'admets que les cartes NBA me tendaient les bras, mais jamais je n'ai osé faire l'affront de m'y consacrer complètement. Je ne dis pas que je n'ai pas échangé quelques "
In your face" mais le football était véritablement ma dope, ma fraise Tagada, mes Frizzy Pazzi, mon Carambar à moi...
Six ans, le bel âge... Les premières idoles, dans le quartier comme à la télévision, dans les stades de foot comme en poster. Le bel âge... Celui ou l'on croyait que les tatouages dans les malabars contenaient de la drogue. Le Beladjh... Les premiètes montées fougueuses, les controles du tibia, les têtes en fermant les yeux et les trois premiers jongles qui ne tutoyaient déjà plus les graviers- à quatre lorsque j'étais chaud. Les premiers pointus, les premiers tacles aussi, sur le bitume. Demandez à nos pantalons ce qu'ils en pensaient, trop balafrés pour en parler... Et nos tartinnes trouées sur le devant. Officiellement, c'était pour l'aération qu'on disait à notre mère avant de se prendre un aller-retour direction la Gare des Chandelles.

Ces parties de football de rue endiablées commençaient souvent le week-end dès neuf heures du matin, au milieu des bâtiments dont nous espérions tous un jour voir les sommets. Des demis portions qu'on était, voire des tiers pour les plus malchanceux. On en a toujours eu un comme ça dans la bande : la risée des collégues pour une simple différence corporelle et de taille, si je puis dire. Digne malgré tout, la "
p'tite pomme" qu'on l'appelait. Ce n'était qu'en s'endormant qu'il se demandait si Dame Nature n'était pas au final qu'une grosse crasseuse.
Les vieux sont là aussi. Les chefs, les boss, les tauliers, ceux qui imposaient les sports autant que le respect. La luge en hiver, le foot au printemps, le tennis en mai because Roland Garros alors que moi j'étais pluôt Baros, ôté Rui surtout. Le vélo en été, Tour de France oblige. Pour terminer avec encore du foot - je n'attendais au fond que ça. Trente-six degrés à l'ombre ! Seul un Mister Freeze était capable de stoper l'hémoragie calorifaire qui s'emparait de nos corps de mouches. Une heure de football dans ses conditions-là était innacceptable pour des bambins du dimanche. Dieu merci, dans mon quartier on trouvait des arbres sous lesquelles nous pouvions nous refroidir avant de repartir de plus belle.
Six ans, l'âge où les jeux de mains commencent à devenir des jeux de vilains. La suprématie du quartier ne se règle déjà plus uniquement sur le terrain. Relents de virilité sommaire dénués de sens et de capillosité pubienne par-dessus le marché. Quel honte... On veut devenir King Kong sans être passé par Mowgli. Il en faut vraiment peu pour être heureux.Trop de Bruce Lee ou de westerns peut être, je ne sais pas, mais en tout cas il y avait sans cesse ce rapport de force forgeant déjà les caractères.

La récréation. Les balles de foot et les premiéres accolades. Assurément pas dans les cahiers, après les chiffres pensez-vous. On n'était pas de ceux là nous autres. Plutôt des accolades entre p'tits zguegs aprés le but de la victoire dix secondes avant la sonnerie stridente qui sonnait le glas de nos joutes. En tout cas il ne fallait pas être malade si tu avais le malheur d'habiter à proximité de l'école - ce qui était mon cas. Là, tu entendais, le gant mouillé sur le front, le thermo dans l'oignon et la Juvépirine sur la table de nuit, cette maudite sonnette annonçant une nouvelle récré. Le début d'une rencontre, la partie du siècle peut-être à laquelle tu n'étais pas invité. A cet âge, l'école buissonnière, ça n'existe pas. Trop content de retrouver les potes, à moins de ne pas aimer le foot bien entendu. Malheureux va ! T'avais plus qu'à dessiner sur un banc ou jouer avec les filles. Merde, le règlement vient de tomber. Interdiction aux balles dures, balles de tennis et autres créations en plastiques solides. Quant aux vrais ballons j't'en parle même pas. Faudra se coltiner la mousse. C'est pire qu'un changement de République ces conneries ! Et quand c'est mouillé, t'en prends plein la gueule. Tout le monde au diapason, y a pas l'choix. Pas de Che en culotte courte - ou longue d'ailleurs - pour faire une révolution. Autant dire que la Bastille on te l'épargne. Si c'est pour tomber la fleur au fusil devant un mot dans le carnet, non merci. Courageux mais pas téméraire. En plus la dirlo est une vieille peau et cette conne écorchait mon nom. Tiens, j'espère qu'elle est morte depuis...

Six ans, c'est aussi l'âge de la nourrice qui t'gardes avec ses fils mongoliens. Et la fille, c'est une garce, une salope. Avec elle, il fallait tout faire "
Comme il faut". J'aime pas cette expression. Ca existe pas faire comme il faut... Là bas, le seul plaisir, c'était sortir sur le stade miniature au milieu du quartier et rejoindre les autres quand il faisait beau afin de taper l'cuir. Les nounous du coin se rejoignaient, se regroupaient sur le muret, foutaient les poussettes de côté et te laissaient enfin en paix en jactant entre elles. Tu joues, toi tu es content, la place du quartier c'est un peu la concorde miniature. T'appelles tes potes par les fenêtres parce que l'interphone ça fait gueuler leur crémiére. En galère de ballon ? Pascal te jettera sa plus mauvaise balle de peur que tu flingues sa décathlon spéciale pelouse. Gonflée mais pourrie jusqu'au trognon, peut étre volée d'ailleurs. Disons trouvée... Pas grave, ça roule sur quelques métres sans trop s'essoufler.
Cracccck, le simili jean's ! Eventré de cinq centimètres sur la jambe. Ta chirurgienne de mère devra anesthésier la bête peu farouche. Dix points de couture, zob. Le baptême en quelque sorte. Ta premiére communion à défaut d'étre catho. Chez nous c'était "
Je vous salue Marco" Van Basten, pas Van Marie. La super nounou gueule. Elle n'a rien de Mimi Mathy et encore moins ses pouvoirs. Merde, pour cette fois, ça m'aurait arrangé. Pis ça aurait été plus facile pour y coller une beigne si ça allait pas. Mi-enfer cette nounou quil'emporte sur la mi-jouissance du football. Mais quand t'es gamin, t'attends qu'une chose en vérité. C'est que ton pére se gare sur le parking et vienne te libérer de ce bourbier histoire de retrouver ton cocon.
18h15, personne à l'horizon. J'vais devoir rentrer avec la vieille et faire mes devoirs pendant que ses mioches regarderont des séries télé, plus stupides les unes que les autres. Traumatisé, ce midi on m'a fait bouffer du cheval. J'aime pas ça le cheval. Les autres parents ont ramassé les autres chieurs. Et moi, j'suis seul. C'est pas un BN qui va me combler. Remarque y en a pas, c'est des p'tits Lu fades qu'on m'a appris à savourer en même temps qu'apprendre à me moucher. Encore une bonne idée de l'aîné. A la manche, sniff...
18h58, Dieu arrive ! Je lui demande la piscine, le foot ça m'transpire de trop. "
Pas ce soir, fiston" me rétorque l'vieux du haut de ses quarante-cinq berges et de ses deux paquets de tiges par jour. Merde, j'ai tenté. En plus mon voisin du dessus comptait sur moi pour nous sortir. Tiens, j'suis gâté. M'man m'a ramené une balle en mousse c'est sympa... Cool.
Demain, ça sera l'orgie.