
Je ne suis pas de ceux que l'on impressionne. De toute façon, ma motivation n'a
d'égale que la honte qui s'abat sur moi lors de ce premier jour, une sorte de dépucelage
footballistique à sec. J'arrive donc avec toute la panoplie du parfait petit
footballeur dans ce stade en semi-stabilisé, semi-bitume et
sans aucune tribune... Aucune montée en division supérieure depuis dix
ans, ce club est taillé pour moi, bien qu'il s'agisse pour moi, soyons clairs, que d'une étape avant la gloire. Je foule les gravillons avec une assurance digne d'un touriste mexicain avant une
excursion aux cagoinces. Je ne tremble pas, je ne
suis pas une couille molle, mais je feins juste l'assurance, pas bien fier sur le coup. Contrairement aux autres noeuds, je ne fais pas parti de la pseudo-famille "
ambiance
village" qui rassemble depuis longtemps tous ces joueurs arrivés très tôt au club, dès la
catégorie poussins et qui ont tous grandi ensemble. Il va donc falloir
en faire au moins deux fois plus pour que l'on reconnaisse mon talent à sa juste valeur.
Nous commençons par des tours de terrain puis
l'echauffement démarre normalement. Lorsqu'on est un petit nouveau, de
la basse bleusaille, tout le monde se fout un peu de vous. Ca commence fort : personne ne connaît mon prénom. Pire, il faudrait pas grand chose pour qu'on m'appelle Kipsta. Pour une
future star comme moi, vous en conviendrez, cela ne
se fait pas. Ca manque de dignité. Les autres gamins ont même le culot de ne pas me
remarquer, moi et mes toutes dernières Lotto en promo de chez Décathlon. Elles chaussent décidément bien trop grand, si bien que quand on est dedans, on a l'impression d'être dehors. Reste que j'étais encore prêt à tout pour qu'on me remarque. J'avais la fureur de vaincre, de vivre et même celle du dragon. Malgré les circonstances, je tentais tant de me fondre dans le décor. De toute évidence, je savais qu'ils m'adoreraient d'ici peu pour mon talent...
L'échauffement
Après s' être echauffé les tendons élastiques, les mollets margarine,
le cou tonique, les bras main collante, le dos de Delfim, les
cuisses de grenouille, les adducteurs en mousse, c'est là que vient le moment redouté de tous lorsqu'on n'y est pas préparé : courir autour du stade. Ca m'emmerde. Le coach réclame 20 tours. Les anciens trichent en mordant les coins
lorsque personne ne les regarde. Je ne mange pas de ce pain-là, moi. Faut dire que j'arrive à peine, donc je vais peut-être éviter de déconner dès le premier entraînement. Ca ne serait pas franchement en adéquation avec mon plan de carrière : rejoindre la fameuse équipe A. Après m'être répandu d'un bon million d'alvéoles sur la ligne de touche, c'est enfin pour la première fois que je tente le célèbre "
mouchage à la paysanne". Je mets mon doigts comme ça et je pousse c'est ça ? Candide le p'tit père, jai tellement poussé, peut être un peu trop. Mes godasses, c'était peut être des Lotto, mais là, sans le vouloir, j'venais de m'équiper d'un joli slip Nike.
En attendant, ressentir la
satisfaction ultime de frapper dans un ballon de club, quel bien fou. Vous
savez, celui qui casse le pied au moindre contact... C'est la première fois de ma vie que j'en botte, un vrai, un en cuir bien dodu, un vrai boulard gonflé à la pompe à pied. Forcément que ça m'a changé
des balles en mousse de l'école primaire ou des balles de
tennis. L'appréhension de shooter
se fait sentir de plus en plus intensément et je suis en train de me demander comment les autres font pour avoir cette frappe lourde de mule
à la Koeman sans se fracasser les os du panard... Je ne suis quand même pas le seul type au monde qui est né avec des pieds en carton... Que ceux à qui ça n'est pas arrivé me jettent la première compresse !
Le verdict
A la fin de la séance, après avoir tout juste sympathisé
avec le poteau de corner - mon seul ami tout compte fait -, le
coach siffle la fin des ateliers et rappelle tout le monde. Il annonce un match pour terminer. La seule chose que j'attendais. Car il faut bien le dire, lorsqu'on est jeune, on a
simplement envie de se frotter aux autres. On a envie de leur montrer qui est le
boss, qui est le David Zitelli du quartier, qui est le Philippe Mahut de
la ZUP.
Le petit match commence. Pour la seconde séance de la saison, nous ne sommes pas beaucoup. Ca nous permet de
travailler correctement quand les autres jeunes inscrits de mon espèce sont encore en vacances. On démarre donc logiquement à dix-huit contre dix-huit et sur demi terrain. Le match idéal pour se faire tacler par quatre joueurs
à la fois, tous dans mes chevilles ! Avez-vous déjà vu un match de féminines jouer au foot lors des séances d'EPS en sixième ? Et bien ici, c'est pareil : des poules qui se battent pour une mie de pain. Un vrai merdier. Avec le recul je pense que tout ça n'aurait pas été si catastrophique si le coach ne nous avait pas ordonné de jouer en une
seule touche de balle.
"A La nantaise" qu'il nous disait, bavant à n'en plus finir sur les Loko, Ouedec, Pedros et compagnie... Sans le savoir, on anticipait le jeu "
à la nantaise" de
maintenant.
La partie se déroule bien et tout le monde s'applique. C'est à la fin de la petite oppposition que je parviens à mettre
mon premier but en club. Je me défais du marquage des cinq stoppeurs
et des deux libéros pour marquer du dos/cul sur un corner tiré à la gauche du
gardien. Quel bonheur d'avoir
marqué si vite ! Et un but qui contribue avec classe à la victoire de mon
équipe à rallonge, en plus. Une réussite insolente qui me donne droit d'aller jouer dès dimanche prochain en équipe B. Parfait ! Je brûle déjà les étapes comme prévu. Et, croyez-le ou pas, mon seul mon ami m'a même applaudi.