Première licence
Écrit par Jean-Mabrouk Grondin   
 
le 05-04-2008 01:00

Juché de tout mon long sur mes seize millimètres de compétition en alu, je pénètre fier comme un bar-tabac sur le terrain d'entraînement de mon pauvre club de quartier. C'est pour une modique somme que je viens d'acquérir une licence toute neuve. Classe ! C'est peut être le début d'une gloire qui ne se terminera qu'en finale de Coupe du Monde avec un triplé à la clé, le tout précédent une fin de soirée en boîte avec de l'alcool, des femmes faciles, de la drogue et Francis Lalanne. Sur le moment je pensais vraiment avoir fait une bonne affaire.

Je ne suis pas de ceux que l'on impressionne. De toute façon, ma motivation n'a d'égale que la honte qui s'abat sur moi lors de ce premier jour, une sorte de dépucelage footballistique à sec. J'arrive donc avec toute la panoplie du parfait petit footballeur dans ce stade en semi-stabilisé, semi-bitume et sans aucune tribune... Aucune montée en division supérieure depuis dix ans, ce club est taillé pour moi, bien qu'il s'agisse pour moi, soyons clairs, que d'une étape avant la gloire. Je foule les gravillons avec une assurance digne d'un touriste mexicain avant une excursion aux cagoinces. Je ne tremble pas, je ne suis pas une couille molle, mais je feins juste l'assurance, pas bien fier sur le coup. Contrairement aux autres noeuds, je ne fais pas parti de la pseudo-famille "ambiance village" qui rassemble depuis longtemps tous ces joueurs arrivés très tôt au club, dès la catégorie poussins et qui ont tous grandi ensemble. Il va donc falloir en faire au moins deux fois plus pour que l'on reconnaisse mon talent à sa juste valeur.

Nous commençons par des tours de terrain puis l'echauffement démarre normalement. Lorsqu'on est un petit nouveau, de la basse bleusaille, tout le monde se fout un peu de vous. Ca commence fort : personne ne connaît mon prénom. Pire, il faudrait pas grand chose pour qu'on m'appelle Kipsta. Pour une future star comme moi, vous en conviendrez, cela ne se fait pas. Ca manque de dignité. Les autres gamins ont même le culot de ne pas me remarquer, moi et mes toutes dernières Lotto en promo de chez Décathlon. Elles chaussent décidément bien trop grand, si bien que quand on est dedans, on a l'impression d'être dehors. Reste que j'étais encore prêt à tout pour qu'on me remarque. J'avais la fureur de vaincre, de vivre et même celle du dragon. Malgré les circonstances, je tentais tant de me fondre dans le décor. De toute évidence, je savais qu'ils m'adoreraient d'ici peu pour mon talent...


L'échauffement

Après s' être echauffé les tendons élastiques, les mollets margarine, le cou tonique, les bras main collante, le dos de Delfim, les cuisses de grenouille, les adducteurs en mousse, c'est là que vient le moment redouté de tous lorsqu'on n'y est pas préparé : courir autour du stade. Ca m'emmerde. Le coach réclame 20 tours. Les anciens trichent en mordant les coins lorsque personne ne les regarde. Je ne mange pas de ce pain-là, moi. Faut dire que j'arrive à peine, donc je vais peut-être éviter de déconner dès le premier entraînement. Ca ne serait pas franchement en adéquation avec mon plan de carrière : rejoindre la fameuse équipe A. Après m'être répandu d'un bon million d'alvéoles sur la ligne de touche, c'est enfin pour la première fois que je tente le célèbre "mouchage à la paysanne". Je mets mon doigts comme ça et je pousse c'est ça ? Candide le p'tit père, jai tellement poussé, peut être un peu trop. Mes godasses, c'était peut être des Lotto, mais là, sans le vouloir, j'venais de m'équiper d'un joli slip Nike.

En attendant, ressentir la satisfaction ultime de frapper dans un ballon de club, quel bien fou. Vous savez, celui qui casse le pied au moindre contact... C'est la première fois de ma vie que j'en botte, un vrai, un en cuir bien dodu, un vrai boulard gonflé à la pompe à pied. Forcément que ça m'a changé des balles en mousse de l'école primaire ou des balles de tennis. L'appréhension de shooter se fait sentir de plus en plus intensément et je suis en train de me demander comment les autres font pour avoir cette frappe lourde de mule à la Koeman sans se fracasser les os du panard... Je ne suis quand même pas le seul type au monde qui est né avec des pieds en carton... Que ceux à qui ça n'est pas arrivé me jettent la première compresse !


Le verdict

A la fin de la séance, après avoir tout juste sympathisé avec le poteau de corner - mon seul ami  tout compte fait -, le coach siffle la fin des ateliers et rappelle tout le monde. Il annonce un match pour terminer. La seule chose que j'attendais. Car il faut bien le dire, lorsqu'on est jeune, on a simplement envie de se frotter aux autres. On a envie de leur montrer qui est le boss, qui est le David Zitelli du quartier, qui est le Philippe Mahut de la ZUP.

Le petit match commence. Pour la seconde séance de la saison, nous ne sommes pas beaucoup. Ca nous permet de travailler correctement quand les autres jeunes inscrits de mon espèce sont encore en vacances. On démarre donc logiquement à dix-huit contre dix-huit et sur demi terrain. Le match idéal pour se faire tacler par quatre joueurs à la fois, tous dans mes chevilles ! Avez-vous déjà vu un match de féminines jouer au foot lors des séances d'EPS en sixième ? Et bien ici, c'est pareil : des poules qui se battent pour une mie de pain. Un vrai merdier. Avec le recul je pense que tout ça n'aurait pas été si catastrophique si le coach ne nous avait pas ordonné de jouer en une seule touche de balle. "A  La nantaise" qu'il nous disait, bavant à n'en plus finir sur les Loko, Ouedec, Pedros et compagnie... Sans le savoir, on anticipait le jeu "à la nantaise" de maintenant.

La partie se déroule bien et tout le monde s'applique. C'est à la fin de la petite oppposition que je parviens à mettre mon premier but en club. Je me défais du marquage des cinq stoppeurs et des deux libéros pour marquer du dos/cul sur un corner tiré à la gauche du gardien. Quel bonheur d'avoir marqué si vite ! Et un but qui contribue avec classe à la victoire de mon équipe à rallonge, en plus. Une réussite insolente qui me donne droit d'aller jouer dès dimanche prochain en équipe B. Parfait ! Je brûle déjà les étapes comme prévu. Et, croyez-le ou pas, mon seul mon ami m'a même applaudi.


Publié dans : Foot Culture, - Histoires de Foot
Tags : Licence, enfance, nostalgie, football, bitume, bouseux, quartier

Commentaires utilisateurs (6) Fil RSS des commentaires
Posté le Jo Wilfried Mulao, le 06-04-2008 13:16,
1. Vivement la suite...
Très bon article, marrant et écrit super finement. Le coup de la virgule nike de morve a ravi le grand amateur d'humour scato que je suis.
 

Posté le Yul Brynner, le 06-04-2008 18:56,
2. tres bon
les poules sur la mie de pain que de souvenirs. 
j'espere qu'il y a une suite l'ami
 

Posté le George Weoh, le 10-04-2008 22:44,
3. Pareil que les gus du haut
Vraiment très belle ta chronique nostalgique, Jean Mabrouk, je suis carrément fan.
 

Posté le Xavier GRAVESEN, le 16-04-2008 22:21,
4. Le ptit josé mais avant ...
Merci j'avais oublié tout ça quand tu arrives dans un club et pour info je sais pas comment t'es gaulé mais quand t'es grand t'es forcément un defenseur et comment il est trop pourri l'entraineur en fait ...
 

Posté le Grondin, le 17-04-2008 00:05,
5. Bah
En fait j'étais gaulé grand avec un gros cul. J'ai donc été libéro. Mais dans l'équipe A il y en avait des plus grands que moi avec déjà du poil sur la bite, alors je suis passé arrière droit... Ca tient à rien une carrière, quelques poils.
 

Posté le Xavier GRAVESEN, le 20-04-2008 15:20,
6. Le gros cul en moins ...
... et passé arrière gauche par la suite 
Bon pour les poils j'avais pas de quoi être envieur mais bon je me retrouve la dedans.
 

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