Soul of Stéph'
Écrit par Man Raide   
 
le 08-05-2008 15:00
Memphis – Saint-Etienne. Le Dirty South d’un côté, ses champs de tabac et de coton à perte de vue, son soleil écrasant et l’accent qui  traîne dans le bourbon. Le Forez de l’autre, l’hiver qui saisit toujours trop vite, la morne plaine avant la montagne recouverte par les bois. Entre les deux, le même miracle d’un succès qui part de rien ou presque, et qui réussit à  tout emporter sur son passage. Deux légendes, Stax et l’ASSE, tellement inattendues qu’une sale fin les attend. Deux histoires qui se répondent dans un 11 titres que KOLB ressort de ses archives (après Streets of Saint-Etienne ), en intégralité cette fois.


S’il y a bien une passion qui rassemble le supporter de foot et le fan de musique, c’est celle des belles histoires. L’un comme l’autre peut témoigner d’une belle obstination lorsqu’il faut suivre, toute une vie parfois, une équipe qui se traîne dans le ventre mou du classement ou un groupe qui doit se contenter d’une indifférence gênante. Au nom d’un espoir, celui de  voir jouer ses favoris dans la cour des grands. En pleine lumière. Une fois obtenu le miracle d’un parcours épique en coupe ou d’une tournée survoltée, il reste à bâtir la légende. Bien sûr, on s’en remet à ses propres souvenirs et aux descriptions qu’on espère talentueuses des gazettes préférées, histoire de revivre avec plus d’intensité encore chacune des étapes du succès. On réclame des anecdotes invraisemblables, des sorties de route en plein parcours, les traces des ratés qui ont précédés. Tout ce qui fait le sel de la légende.  Pourtant, le plus souvent la légende surgit là où s’y attend le moins, au milieu de nulle part. Sur le quai d’une gare, à la fin d’une fête paroissiale ou dans les fiches d’une jeune secrétaire sudiste.

Prenez la légende la plus tenace du football français par exemple, celle des Verts de Saint-Etienne. Elle commence par s’écrire dans l’arrière-boutique de la famille Guichard. Patronage parmi tant d’autres, l’ASS (Association Sportive Stéphanoise) a pour première vocation de servir de lien entre la maison-mère et ces couples d’épiciers installés dans les environs, bien avant que l’enseigne Casino et la renommée des Verts ne dépassent les seules marges de la Loire. A des milliers de kilomètres de là, c’est une autre affaire familiale qui finit par tout emporter sur son passage. Il suffit juste de remplacer les mines de charbon par les champs de coton, les noires églises du Forez par l’Eglise des Noirs en plein Deep South, les Trente Glorieuses gaulliennes par le triomphe de la middle-class attachée au conservatisme bon teint d’Eisenhower, les équipes de jeunes qui s’affrontent en Coupe de la Loire par celles qui se rencontrent dans le circuit des concours pour musiciens amateurs entre Tennessee, Alabama et Georgie, la question de la lutte des classes par celle de la conscience noire. Laisser Saint-Etienne pour Memphis. Et voilà la scène d’une autre légende aussi passionnante qu’improbable, celle du label Stax.

L’air de rien, on tient deux histoires qui ont réussi à dépasser la chronique commerciale à la petite semaine ; deux sorties de boutique qui ont su faire briller, à force de  sueur et de cris déchaînés, les lettres blanches sur maillot vert de la Manufrance et celles rouges sur panneau blanc de Soulsville USA. Deux farces devenues tragédies qui méritent bien un voyage en onze-titres, pour vous les kids. Entre le Chaudron stéphanois et les studios bouillants d’East McLemore à Memphis, Tennessee.
 
 
 
 
1. Sam & Dave – Soul Man
 
"Il y a un vieux dicton qui ceci : "Acharne toi et tu arriveras là où tu veux". Quand le jeu se durcira, attelle toi à la tache. N’abandonne pas."
 
Pas la peine d’aller chercher cette déclaration dans la bouche d’Albert Batteux ou d’un président Rocher qui voudrait remobiliser un joueur un rien traqueur. C’est l’extrait d’un communiqué de presse de la Stax, précédant la profession de foi balancée quelques années plus tard par Sam & Dave : "I’m a soulman / Got what I got the hard way" ("Je suis un soulman / J’ai dû me battre pour y arriver").

Plus qu’ailleurs, on peut reconnaître à la petite machine à tubes rythm’n’blues – The little engine that could - comme à la maison verte ce sens du combat âpre, celui qui doit toujours se mener en équipe.

A côté des succès produits à la chaîne chez Motown ou du boucan d’enfer tabassé par le Wall Of Sound de Spector, la formule Stax apparaît plus cheap. Fidèle aux contraintes des premières productions – peu de moyens et des portes grande ouvertes aux passionnés de musique -, elle est la marque d’un travail d’équipe déconcertant de routine qui s’organise autour de quelques postes-clés.
 
Derrière, une section rythmique solide, on ne peut plus classique. Elle a ses repères, ses habitudes et s’accompagne de quelques cuivres capables de monter, seulement si le besoin s’en fait sentir. Dans l’entre-jeu, on tombe sur les notes claires et les accords saccadés d’une guitare pleine d’assurance, celle de Steeve Cropper. De tous les enregistrements, le musicien fait preuve d’une discipline et d’un sérieux à toute épreuve, au point d’apparaître comme le maître-d’œuvre du son Stax et le relais préféré du Big boss et fondateur du label, Jim Stewart.

Les créateurs jouent, eux, dans les bureaux du label ; le couple David Porter - Isaac Hayes se charge de tailler des partitions sur mesure pour les artistes maison. Entre deux parties de dés ou de mini-golf sur la moquette verte d’East McLemore, l’énergie du premier vient se mettre au service d’un second reconnu pour son excentricité. Le genre de complémentarité rêvée pour sortir en une partie de une-deux quelques  hits imparables.
 
Ne reste plus qu’à envoyer sur le devant de la scène les interprètes du jour, comme ces deux autres compères, Sam & Dave, considérés dès l’entame des 60’s comme les "meilleurs interprètes de soul" par Rolling Stone. Chacune de leurs tournées a tout du prétexte visant à transformer la moindre salle de concert en pétaudière incandescente. Au point de semer la trouille chez la star du label, Otis Redding, complètement affolé par le tour du chauffe du duo avant qu’il ne monte à son tour sur la scène de l’Apollo, la salle mythique de Harlem : "Ces deux enfoirés sont en train de me tuer. Ils me tuent. Je vais aussi vite que je peux, mais ils me tuent quand même. Bordel de Dieu !".

Enfiler la tunique verte au plus fort de la domination stéphanoise, c’est un peu comme signer chez Stax en plein âge d’or. Alors que les cendres du football-champagne rémois sont encore fumantes et que l’on découvre les premières récitations du manifeste nantais pour le beau jeu, l’AS Saint-Etienne enfile les titres sur deux bouts de décennies, sans chercher pour autant à laisser son empreinte théorique, sa marque de fabrique reconnaissable au premier coup d’œil.

Si les entraîneurs qui s’y succèdent – Snella, Batteux et Herbin – ont tout des têtes pensantes bien faites, le jeu qu’ils défendent laisse avant tout une large place au feeling. Le défi physique imposé par les lignes arrières plaît à un public qui veut voir ses joueurs aller au charbon.

Le milieu joue les go-between, qu’il se dépense dans l’ombre pour ramener les ballons vers l’avant (Jacquet) ou qu’il cherche à donner le rythme à la partie (Larqué, Berreta).

Devant, on se plaît à retrouver les voltigeurs qui, en une série de courses folles et de gestes miraculeux, vont rallier les esthètes à la cause stéphanoise – on pense à Keïta, Rocheteau ou Rep.

Comme chez Stax, les artistes peuvent laisser éclater leur personnalité dans un collectif déjà bien rodé, mais ils doivent rester les garants d’une certaine soul et faire transpirer une émotion qui ne se maîtrise pas, qui plonge ses racines dans les campagnes du Forez, au plus profond de la mine ou sur les chaînes d’usine. Ces joueurs se distinguent des autres par ce supplément d’âme qui colle au maillot vert, qui n’appartient qu’à eux et qu’à eux seuls, comme le rappelle Patrick Revelli : "Il faut avoir vécu et joué ici pour ressentir humilité, travail et solidarité : ce sont des mots stéphanois." (So Foot).

De quoi s’échapper de la condition de simple footballeur et devenir à son tour un authentique soulman.
 

 
2. Johnnie Taylor – I Could Never Be A President

"I could never be a President / Just as long as I'm lovin' you" s’époumone Johnnie Taylor, sur un rythme d’enfer, dans un flot de paroles qui défie les lois de l’attraction. Sûr que dans les allées d’East McLemore, Jim Stewart devait murmurer lui aussi ce refrain accrocheur. L’homme qui est à la tête d’un des labels les plus emblématiques de l’histoire de la musique américaine, symbole à lui seul du rythm’n’blues sudiste, n’a pourtant rien de la figure mythique du directeur de maison de disques.

Parce qu’il n’est ni démiurge façon Berry Gordy (Motown), ni aussi branché que les frères Ertegün (Atlantic), il s’entoure de bras droits tout au long des vingt-sept années d’existence de son label. Si cette démarche permet à chacun des acteurs de Stax de conserver une sacrée marge de liberté, c’est aussi elle qui entraîne la perte du contrôle de la situation. Sa sœur Estelle Axton, Chips Moman ou Steve Cropper au cours des premières années, puis Al Bell sont enrôlés pour l’accompagner, lui qui reste employé de banque jusqu’en 1964, dans l’espoir de faire grandir "The little engine that could".

Le petit monsieur aux lunettes d’écailles est une sorte de geek avant l’heure. Il a bien tâté du violon dans quelques orchestres country du coin, mais sa vraie passion reste le bidouillage de matériel d’enregistrement, dans le garage de son oncle, à Memphis. Tout ce qu’il veut, c’est presser ses propres vinyles. Après un premier essai, il convainc sa sœur instit’ d’hypothéquer sa maison pour se payer la machine qui lui donnera la chance de faire du bon boulot : un magnétophone Ampex.

Ses premières expériences domestiques restent encore très éloignées d’une scène rythm’n’blues dont il ignore tout ou presque : "Quand j’ai commencé dans le métier, je ne savais même pas qu’il existait une chose comparable à Atlantic Records. Je ne savais rien non plus de Chess Records ou d’Imperial. Je n’avais pas de rêve de carrière dans ce domaine. Tout ce que je voulais, c’était de la musique. M’impliquer dans la musique, d’une façon ou d’une autre." De la musique, on va en avoir, et pas qu’un peu. Un plein catalogue, avec ses hits éternels, ses tournées spectaculaires et ses virages au cordeau.

C’en est même trop pour le geek devenu grand manitou sans le savoir : "J’étais un salaud de conservateur. Je n’avais aucune ambition en matière de popularité. Ce que je faisais, je le faisais parce que je pensais que c’était ce qu’il y avait de mieux pour la compagnie." En 1965, on lui ramène un type au physique, à la personnalité et aux conceptions complètement opposées aux siennes. Al Bell est grand, noir, ambitieux, en fait des tonnes, est pote avec tout le monde, pile au moment où commence à trouver Jim Stewart franchement "casse-couille" parmi les habitués d'East Mc Lemore (Duck Dunn, bassiste des MG’s).

Avec Bell, vite surnommé Mister Outside, le label peut devenir le phare soul du Sud et Stewart – Mister Inside - se sentir d’un coup pousser des allures de boss de major. Il en profite pour revendre la compagnie et en tirer quelques millions de dollars de plus. Fort de son statut de nouveau riche et d’homme désormais influent de la scène musicale, il éprouve le besoin se mettre en scène. Au point de commencer à friser le ridicule : du rococo plein les yeux avec fontaine dans l’entrée, bar en peau de léopard dans le bureau et nu féminin de rigueur juste au-dessus. Mettre un bonhomme aussi pâlot dans un costume de mac’ sudiste est au mieux une erreur de casting, au pire la porte ouverte aux amitiés douteuses.

Si la première image fait sourire, l’arrivée des nouveaux loups finit d’accélérer la chute de la bergerie Stax. Un ancien gamin des rues, Johnny Baylor, rentre un peu par effraction au sein du label à l’esprit famille. Il s’y rend indispensable en créant un climat de tension et de violence, finissant même par en devenir un des cadres sans que personne n’y trouve rien à redire. Un beau matin, il se fait coincer à Memphis avec une mallette contenant 150 000 dollars en liquide. La brigade financière (IRS) commence alors à mettre son nez dans les comptes du label et découvre une série d’anomalies qui complique une situation déjà bien critique. Autrement dit, on flaire vite la faillite.

Jim Stewart tente bien d’injecter son matelas douillet rempli de dollars dans l’espoir de prolonger l’aventure, mais il n’y a plus rien à sauver. Déclarée en janvier 1976, la fermeture de Stax donne lieu à un dernier épisode. Celui de la petite mort d’un ancien geek qui doit disparaître en même temps que cette légende qui avait fini par le dépasser : "Jim Stewart se rendit au travail en voiture comme à son habitude. D’après les policiers postés aux portes du bâtiment, il resta assis dans sa voiture garée sur le parking derrière le vieux Capitol Theater. On l’empêchait de rentrer dans l’entreprise qu’il avait lui-même fondée. Il redémarra trente minutes plus tard." Ce que ce canard de Memphis ne dit pas, c’est que Jim Stewart part se cacher, pour toujours. On pense le revoir lors de l’hommage qui lui est rendu au Hall Of Fame en 2002. Peine perdue, il faudra attendre l’enterrement de sa sœur pour l’apercevoir. Une apparition sans importance au final. Parce que Stewart est donné comme mort depuis trop longtemps.


On l’aura compris, les grands présidents se cachent pour mourir. Surtout quand ils n’ont pu aller au bout de leur histoire d’amour avec leur petite entreprise. Roger Rocher a connu le même destin,  celui d’un bonhomme guidé par sa passion et qui en casse sa pipe une fois qu’il ne peut plus la vivre comme au bon vieux temps.

Cet attachement viscéral plonge ses racines dans les profondeurs de la ville, là où les hommes descendent tous les jours pour gagner leur croûte. Roger Rocher passe lui aussi une partie de sa jeunesse à la mine, avant de reprendre l’entreprise paternelle de travaux publics. C’est avec quelques gars du carreau qu’il fait ses premières armes dans le foot, en créant son propre club,  l’Association Sportive des Petites Mines – devenue depuis l’Olympique de Saint-Etienne, aujourd’hui honnête club formateur de la Loire.

Appelé par Pierre Guichard pour prendre la tête de l’ASSE en 1961, il sait trouver les bons partenaires pour faire du patronage à papa Guichard un club aux structures plus modernes. Après les premières formules des années 60, il finit par former un triumvirat avec Pierre Garonnaire  et Robert Herbin pour mener à bien son ambition : pousser Saint-Etienne vers les sommets de l’Europe.

En laissant à Garonnaire le soin de faire venir des joueurs qui collent à l’esprit du Forez des années 70, il comprend que c’est avec les méthodes du bétépé qu’il pourra marquer de son empreinte l’histoire du club, comme tout bon dirigeant-bâtisseur qui se respecte. Sous sa présidence, il réussit à faire sortir de la terre noire un beau stade à l’anglaise, véritable cœur du culte vert.

Dans une veine différente, il veut à tout prix attirer des joueurs encore plus prestigieux. Ne perdant pas les bonnes habitudes des comptes occultes, détournements d’argent et pots de vin qu’affectionnent les rois du béton, il fait ainsi transiter 20 millions de francs dans une caisse noire.
Son dernier pari sent la fin de règne. Il amène une nouvelle génération brillante (Platini, Paganelli, Roussey) au milieu d’un Chaudron encore en ébullition. La greffe ne prend qu’à moitié et l’équipe se distingue surtout comme une collection de jolis noms où l’esprit hargne-rock n’a plus vraiment sa place.

L’affaire de la caisse noire qui s’engage et le procès qui suit quelques années plus tard sont pour lui l’occasion de tirer pour toujours sa révérence. Sa mort survenue en 1997 fait figure d'anecdote dans une fin d’existence privée de son club, sa légende, sa passion renvoyée à l’anonymat de l’ascenseur entre D1 et D2.

Avec ces deux fins, à la fois tristes et crades, on comprend pourquoi Stewart et Rocher avaient toutes les raisons du monde de siffloter la chanson de Johnnie Taylor. Devenir président ne peut être que l’achèvement de sa passion parmi les musiciens ou les footeux. Mieux vaudrait alors ne jamais se risquer à un destin de président si l’on tient à cet amour qui agite…



3. Carla Thomas – Gee Whizz

En 1961, Gee Whizz est le premier hit que Stax réussit à accrocher dans le Top 10 Pop & r’n’b. C’est un petit poème retrouvé dans un cahier d’ado, chanté avec la voix des premiers émois amoureux, enrobé de chœurs et de cordes en sucre d’orge. A des années lumière des titres plus grivois gravés par la suite, dans une maison de disques devenue le symbole d’un rythm’n’blues pur et dur.

Malgré ses vocalises bubblegum, Carla Thomas n’a jamais caché son étonnement devant ce premier succès : "Tu sais, "Gee whizz, look at his eyes !" ("Non, mais regarde ses yeux !"), ce n’est pas quelque chose qu’on dit à dix-huit ans. Tu emploies ce genre d’expression à quatorze ou à quinze ans. Quand j’avais écrit ça, je ne pensais pas du tout à l’enregistrer."

Pendant que Carla s’échine à rejouer la petite fille à son papa Rufus, toute l’équipe Stax prend conscience que ce succès exige de passer à la vitesse supérieure. Comme personne ne sait trop comment faire, on s’y prend avec la naïveté des débutants. Jim Stewart signe à la hâte un accord de distribution avec Atlantic, organise les premières sessions d’enregistrement hors de ses bases – flippant à l’idée de ne pas être assez bien équipé dans son propre studio. Il charge son neveu, Packy Axton, de faire la tournée des clubs du coin et décide de laisser son studio ouvert du matin au soir dans l’espoir de tomber sur de nouveaux jeunes à signer. Autrement dit, tout pour se faire enfler dans les grandes largeurs.

Avec leurs allures de gros durs, leurs cheveux longs et leurs moustaches de bikers, on entendrait presque Christian Lopez et Patrick Revelli se gausser de ces histoires de jeunes premiers mal dégrossis. Et pourtant, avant de devenir un repaire pour durs au mal, le onze stéphanois a passé quelques années à se faire rosser comme n’importe quelle bande d’adolescents en perdition loin de sa maison.

A Saint-Etienne aussi, la recette des premiers succès aurait pu être tirée d’un journal intime d’adolescente. On fait descendre des Monts du Forez des garçons tourneurs-fraiseurs qui signent dans la foulée leur premier contrat pro et glanent à l’aise une poignée de titres sous la houlette de Batteux. Une réussite insolente qui fait vaguement jerker, sourire poli de rigueur, mocassins cirés et costumes de communiants. Comme un d’écho venu des terrains aux surprises-parties d’Age tendre et tête de bois.

Mais très vite, ces airs pour freluquets virent au sacrifice quand il faut partir se frotter à d’autres écuries européennes. Les jeunes Stéphanois apprennent le métier dans la douleur. L’espoir du retour d'un club français sur les sommets de l’Europe, une dizaine d’années après la bande rémoise à Kopa, vire au cauchemar. En 1968, alors que l’équipe alignée depuis deux ans est une des plus fortes qu’ait connue le club, on entend Zitrone se noyer dans Balzac au moment de chanter la fin des illusions stéphanoises, de retour d’un 16ème de finale  perdu dans l’antre survoltée du Celtic Park de Glasgow : "Trois jours auparavant, sur ce même stade, 90 000 supporters du Celtic ont vidé 200 000 bouteilles de scotch (sic). (…) Saint-Etienne sombra. (…) Et pourtant, la raison-même du 4 à 0 qu’encaissèrent les garçons de Saint-Etienne, la vraie raison, c’est que leur football et le football des autres n’ont de commun que l’appellation. Est-ce du jeu ces hurlements dans les tribunes ? Ou bien l’exaltation mystique de 80 000 combattants soutenant leurs porte-drapeaux ? (…) Dans ces batailles de 90 minutes, nul club en France n’est préparé. Les anges ne peuvent rien contre un esprit si différent du leur. Ce n’était pas la peine, garçons, de vous habiller de blanc dans cette ville noire. En fait, pour jouer comme eux, ce serait toute une éducation à refaire. Mais faut-il vraiment la refaire ?"

Il était quand même fort Léon. Voyez comme il réussit sous des couches de fausse pudibonderie à annoncer la suite. Cette bonne éducation jetée aux orties, le nom des copines tatoué à même le torse, les histoires salaces qu’on s’échange dans les vestiaires et le mauvais moment qu’on fait passer aux Ecossais et aux autres pour peu qu’ils viennent s’aventurer dans ce Chaudron "chaud comme un étalon en rut" - comme on disait de certains clubs du Sud où passaient les titres les plus poisseux de Stax.

Des mauvais garçons à n’en point douter, de ceux dont les Carla Thomas devenues plus grandes finissent par s’amouracher. 



4. Isaac Hayes – Rolling Down A Mountainside
5. Otis Redding – That’s How Strong My Love Is


Les deux monuments de Stax, Otis et Isaac, méritaient bien qu’on les associe à la seule figure emblématique du club stépanois, celle qui reste malgré les sales coups : ce peuple de fervents supporters.

Un samedi, veille de match, il faut croire que tout le monde se donne le mot dans les Monts du Forez. Parce que, plus qu’à Sainté-même, c’est dans la montagne qu’il faut se rendre pour que la couleur verte finisse par s’incruster à la rétine. Dans le moindre bar PMU, sur les murs de n’importe quelle Maison de la Presse, sur les épaules de chacun, l’attente de la rencontre dérègle pour la journée toute la gamme chromatique.

Là où ça sent le pastis, les plus anciens vous racontent qu’ils se sont rendus par familles entières à Glasgow en 76. Au dernier décompte, c’est pas moins de 250 000 Stéphanois qui seraient concernés. Le même genre d’assistance démesurée qui croit encore dur comme fer avoir répondu aux incantations d’Otis Redding à Monterey.

En même temps, on n’en est plus à ce genre d’histoires près, tant ce public vient surtout au stade pour y voir des miracles. C’est ça le Chaudron, une ferveur portée à ébullition qui sert de potion magique de loin en loin. Un amour d’une folle sincérité, le même qui racle la gorge d’Otis et qui doit se manifester sur le terrain par un don de tous les instants , quitte à en rajouter dans les hurlements de mauvais goût ou à forcer les derniers tacles. Maxime Bossis doit encore se souvenir des "pin-pons !" accompagnant sa sortie sur une civière à Geoffroy-Guichard, la jambe cassée.

On en arrive même à sentir le pouls de cette passion dans les registres d’Etat civil, là où, parmi les prénoms donnés aux gamins, se lit toute une série d’hommages inattendus à des générations de footeux qu’on aurait vite fait d’oublier ailleurs. A l’image de Sagnol – originaire, il est vrai, des confins de la fièvre verte, la Haute-Loire. Son père, Jacky, est VRP la semaine et animateur de kermesses certains week-ends. Comme il veut commémorer à sa manière la plus grande équipe de foot de tous les temps, les Oranje de Cruyff, son fils doit porter le même prénom que son héros, Van de Kerkhof. Quelques années plus tard, il prolonge son rêve de gosse en l’inscrivant à une séance de recrutement organisée par l’ASSE. Le fiston a du talent et le voilà qui devient ce copain timide et sympa, devenu ce pro avec lequel tous les autres gars du coin adorent partager un demi et un bout de discussion.

Ailleurs, la notoriété en moins, les histoires sont les mêmes. On se refile de génération en génération ce genre de prénoms dans l’espoir qu’ils viennent éclater un jour dans les pages Sports de La Tribune, le temps par exemple d’une victoire en Coupe de la Loire. Le seul trophée qui vaille la peine d’être remporté pour qui veut gagner sa place pour l’éternité.

Quand on descend de la montagne dans un ruissellement d’arrangements à la moiteur douteuse, avec la même voix grave qu’Isaac Hayes, quand surtout on l’emporte sur une équipe de la Plaine – vous savez, ces gars pleins d’autosuffisance chez qui grand-père partait en prendre plein la tête  pour quelques pièces -, on tient ce qu’il faut de gloire pour parader au bras des plus jolies filles du coin et faire figure de saint chez ceux qui attendaient depuis des lustres pareille rédemption.

De quoi sauver de l’oubli et de l’ennui ces collections de forêts sombres qu’il a fallu renommer Pays d’Astrée, histoire de faire croire qu’il reste du romanesque dans le décor d’Urfée. Le même tour de passe-passe réussi en son temps par Otis Redding à  Macon, Georgie. En apparence, ce n’est qu’une ville de 100 000 âmes à peine qui continue à se vider de sa population. Au tournant des années 50 et 60, c’est à sa manière un petit temple de la musique sudiste duquel sortent quelques jeunes musiciens dévorés d’ambitions, prêts à faire hurler leurs copains et tout un pays s’il le faut.
 

C'est Little Richard qui, le premier, a montré la voie, avant que James Brown ne donne sur la Broadway locale ses premiers concerts. Le jeune Otis veut en profiter et cherche à se faufiler lui aussi dans les mailles du succès. Sous influence Tutti Frutti, il donne dans le concert à 5 dollars - juste de quoi payer quelques hot-dogs et ouvrir des bouteilles de vin aux copains admiratifs comme aux filles qui font des yeux de biche. Des bonheurs simples dont il faut maintenant sortir, avant d'aller gagner cette gloire à laquelle le grand garçon est en droit de rêver.

Il s’inscrit à un concours local, la Teenage Party, crée par DJ Hamp Swain – connu pour avoir lancé la carrière de James Brown. Otis remporte le concours semaine après semaine. Rien à en tirer pourtant, si ce n’est la considération de Hamp Swain qui le voit en bon performer façon Rock Around The Clock.

Autant dire que ça piétine sec pour Otis. Et ce n’est pas prêt de s’arrêter. Johnny Jenkins, le guitariste le plus glamour et le plus fantasque du moment, entend les exploits d’Otis lors des Teenage Party. Sa première idée est que ce gars joue avec un groupe qui n’est pas à la hauteur. Lors d’une rencontre, il lui propose de rejoindre son orchestre pour faire twister les fêtes des alentours. Otis doit juste rester en retrait, Jenkins attirant tous les regards, avec ses exercices de guitare rythmique et sportive.

Quelques concerts plus loin, la bande obtient une session d’enregistrement chez Stax, pour le compte d’Atlantic. La légende veut qu’Otis n’ait pour seule fonction de conduire en camionnette tout ce beau monde jusqu’à Memphis.

Une fois dans les studios, l’enregistrement s’éternise et l’équipe de Stax, à bout de nerfs, décide de tout arrêter. Encore apprenti-chauffeur-chanteur, Otis a quand même pris soin de demander à son manager de venir avec quelques compositions dans la poche. Pour sauver la session, il réussit à convaincre Jim Stewart d’enregistrer à l’arrache deux titres contre un tiers des droits sur toutes les chansons sorties par Otis chez Stax. These Arms Of Mine sort de cette négociation improvisée. On fait tourner la chanson sur toutes les ondes locales, dans l’espoir de toucher le pompon. Deux autres singles suivent en 1963, produits avec plus de soin. Toujours rien.

On décide alors de replacer Otis dans le jeu de Stax. On lui fait enregistrer un titre pompé sur le Ruler In My Heart d’Irma Thomas. Ce Pain In My Heart vaut d'ailleurs des poursuites sur les droits d’auteur, mais c’est bien lui qui ramène au jeune homme encore raide comme la mort son premier succès. Le trophée qu'il lui fallait pour retourner à son tour, tête haute, dans les rues de Macon.


 
6. Wendy Rene – After Laughter (Come Tears)

Passer du rire aux larmes, tout le monde sait faire. Il suffit d’apprécier la moindre niaiserie hollywoodienne sur le délabrement sentimental de néo-trentenaires, et le tour est joué. En revanche, ceux qui ont su hisser ce changement d’état au rang de chef-d’œuvre sont autrement plus rares. Parmi ceux-là, pas très loin des pages du Combat ordinaire de Manu Larcenet, on placerait volontiers quelques passages des histoires mêlées des Stéph’ et de Stax.

A quelques encablures seulement de l’épopée aux cheveux longs de 76, l’affaire de la caisse noire sonne la fin de la récréation pour l’ASSE. On range les maillots Platoche, on met Herbin au placard et on fait le dos rond. Ca passe encore pour la saison 82-83.

La saison suivante est inaugurée par la mise en liquidation des derniers espoirs stéphanois. André Laurent arrive à la tête du club et provoque un électrochoc en délestant l’effectif de ses plus gros salaires. Battiston, Janvion, Rep, Paganelli, Genghini et Roussey quittent ensemble le Forez. L’ASSE ne s’en remet pas et termine la saison sur les rotules, achevée en barrage par le Racing. Comme un symbole, c’est le club parisien, fleuron d’un nouveau capitalisme, celui de la finance et des entrepreneurs carnassiers avançant avec l’allure sportive et le teint hâlé de Jean-Luc Lagardère, qui vient ramasser un club et sa ville pris à la gorge par une crise sans fin.

Il faut dire qu’à Sainté, quand il faut plonger au fond du trou, on sait faire. Qu’il s’agisse de descendre à la mine ou de se promener autour du Gouffre d’Enfer, on y cultive ce goût pour les aller-retours express avec la mort. Tant que les mineurs pouvaient retrouver le Soleil – quartier ouvrier de la ville -, après être passés une dernière fois par la salle des pendus, la vie suivait son cours et on pouvait garnir le kop de Geoffroy-Guichard, le cœur léger.

Sauf que l’air sent le souffre et le plomb dans les années 80. Du coup, les habitudes de remontée à la surface sont de plus en plus rares. Surtout quand la Grande Dame stéphanoise, la Manufrance, se met elle aussi à crever à petit feu, donnant un peu plus à la ville cette allure de cercueil à ciel ouvert qui oblige ses habitants à la fuir.

Après la mise en liquidation en 1979, tout est tenté par la municipalité – alors principal actionnaire – pour sauver l’entreprise de la fermeture. Alors que l’utopie autogestionnaire cédéstiste a pris le bouillon avec l’achèvement des Lip à Besançon par la Giscardie, les salariés misent leurs primes de licenciement dans la création d’une SCOPD (Société Coopérative Ouvrière de Production et de Distribution).

Soutenue dans leur élan par un gouvernement Mauroy encore sous le coup de l’illusion lyrique, la Manufrance nouvelle formule tente de rattraper le temps perdu, modernise ses outils de production et revoit ses méthodes de commercialisation.

Alors que l’ASSE bute en barrages pour remonter en D1, la SCOPD est mise en liquidation en 1985. La suite n’est qu’une longue série de ventes au plus offrant des derniers restes de la maison Mimard. Voulant faire peau neuve, la mairie débaptise les imposants bâtiments de la Manufrance  en Espace Fauriel, avant d’en faire un lieu de promenade pour familles à poussette. Que les Stéphanois continuent d’évoquer comme la Manu’, comme ils continuent de se rendre à GG pour soutenir l’ASS’, là au milieu des usines. A Saint-Etienne, les diamants, même envolés, restent éternels…


Les anciens studios de la Stax restent eux aussi debout, à East McLemore – quartier noir de Memphis. Un des miracles réussis par cette maison de disques et sa musique est d’avoir su faire briller la ville-bastion d’un certain régionalisme, volontiers xénophobe et trouduc’, à travers le rêve d’une petite équipe de Blancs et de Noirs enfin réunis. Certes, tout juste après avoir fêté la disparition de l’enfant chéri de la ville, le King Elvis, on n’en finit plus d’idéaliser à la sauce romantique cette situation atypique d'un Sud où petits Blancs et jeunes Noirs ont surtout compris ce qu’ils avaient à gagner ensemble – pas mal de dollars. Pourtant, l’âge d’or de Stax (1959-1968) correspond aussi à une période de pleine confiance mutuelle.

Jusqu’à la rupture, engagée subitement dans les larmes, la rage et l’amertume de la mort de l’autre King, le pasteur Martin Luther. Des larmes qui viennent rappeler à quel point la détente restait fragile.

A Stax comme ailleurs, l’atmosphère change en un rien de temps. Steeve Cropper et Duck Dunn, en pleine séance d’enregistrement au moment de l’assassinat, doivent faire face à l’hostilité de la foule noire quand il faut sortir du studio. Ils sont raccompagnés jusqu’à leur voiture par les John Fossoyeur et Ed Cercueil Johnson de la boîte, Isaac Hayes et David Porter.

Le lendemain, les rôles sont inversés. Duck Dunn retourne à Stax récupérer sa basse et quelques affaires personnelles. Isaac Hayes l’aperçoit et s’approche de sa voiture. Jusqu’à ce qu’un groupe de policiers sorte pour le tenir en joug, croyant à une agression raciale, dans la foulée d’une nuit de violences dans le quartier. "Rien ne fut plus jamais comme avant" reconnaîtra June Dunn, femme de Duck.

A peine remis de la disparition tragique d’Otis Redding dans un crash aérien, Stax manque alors de peu de disparaître. Une histoire de revente avec Atlantic qui tourne mal, avant de se faire in extremis avec Gulf & Western, et voilà l’antre soul qui change d’allure.

Même au sein de l’union presque sacrée des MG’s, les tensions finissent par surgir. Le batteur Al Jackson n’adresse plus la parole à Duck Dunn, soupçonné d’insulter les "nègres" en compagnie de Cropper et de Stewart. Porter et Hayes, obligés de ronger leur frein dans cette formule de duo d’auteurs-compositeurs, négocient avec le seul Al Bell le droit à mener cette carrière solo à laquelle ils aspirent depuis toujours. Hayes réussit ainsi à enregistrer son album de la dernière chance, le luxuriant Hot Buttered Soul, qui devient le plus gros succès jamais enregistré par Stax.

Ce qui aurait pu être une bonne nouvelle partout ailleurs scelle la disparition de cette insouciance et cette liberté qui se retrouvaient jusque dans les sillons des disques de la firme aux Soul Fingers. De l’aveu de Jim Stewart, on assiste bien à la fin d’une époque : "Pourquoi dissoudre une équipe qui marche (ndr, à propos de Hayes-Porter) ? Je n’ai jamais pu comprendre ça. Mais les gens sont ainsi. J’avais toujours gardé dans un coin de ma tête l’idée que nous étions une famille. Ce n’était que naïveté de ma part.".

Comme un symbole, Booker T. s’éloigne l’air de rien en Californie. Il veut emmener avec lui Al Jackson et Duck Dunn. Ces deux derniers refusent, encore trop attachés à Memphis et à ce qui reste de la famille Stax. Un départ qui scelle la fin de Booker T. and the MG’S. Et le début de la petite mort de Stax.


 
7. William Bell – Everybody Loves A Winner

Si l’homonyme de Joseph-Antoine fait semblant de dégouliner de tristesse pour chanter sa plainte du loser abandonné à même le trottoir, s’il convoque le piano désaccordé de Booker T. Jones et quelques violons larmoyants, c’est parce qu’il sait comme nous que tout le monde déteste par-dessus tout les ouineurs. A Saint-Etienne, on l’a compris bien avant les autres : mieux vaut entretenir avec soin l’image du loser magnifique et faire passer les voisins lyonnais pour d’affreux (c)ouineurs.

Tout commence au milieu des golden 60’s, lorsque la première grande série de titres se décroche sur le mode de la rédemption. Comme il ne sert à rien de gagner la mèche lisse et le sourire éclatant, les Stéphanois viennent remporter le championnat 1964 avec la mine usée des mecs tout juste revenus de l’enfer de la D2.

La formule marche plutôt bien et les Verts décident de remettre ça en Coupe d’Europe. Inutile d’écraser une nouvelle fois sa larme contre les poteaux carrés de Glasgow :  Sainté a préféré perdre la tête haute et le sourire en coin. Aux côtés de l’escouade bleue romantique partie se perdre un soir de 1982 à Séville, on sait bien que plus personne ne viendra disputer aux Verts le titre de légende préférée du foot de France.

Une fois ce titre gagné pour l’éternité ou presque, il ne reste plus qu’à écouter la complainte désabusée des Lyonnais, devenus entre-temps apprentis-ouineurs. Considérée depuis la président Rocher comme la banlieue de Saint-Etienne, la Capitale des Gaules n’en finit plus de ressasser son statut de mal-aimée du football français.

Entre le dédain prononcé à l’égard de ces meilleurs ennemis abonnés depuis au ventre mou du classement - "Le retour de Saint-Etienne en Ligue 1 est bien sûr une excellente pour l’OL. C’est l’assurance de 6 points pour la saison à venir…" (Bernard Lacombe) -  et la supplique du malade imaginaire - "A l'envers comme à l'endroit, le maillot vert me donne des boutons" (Raymond Domenech) –, il y a comme un arrière-goût d’obsession dans les chœurs gônes.

La saison passée, on aura même vu Aulas pris en flagrant délit de démence, serrant des mains invisibles en pleine tribune présidentielle à Geoffroy-Guichard – Caïazzo et ses sbires ayant déserté leurs places pour ne pas avoir à approcher de trop près le président-ouineur.

Autant de signes de frustration et de lassitude qui feront sourire pendant longtemps tous ceux qui entendront ce refrain dans lequel William Bell ne parvient plus à contenir son rire – il en hoquette même de joie pendant l’enregistrement : "Tout le monde aime un ouineur / Mais quand tu perds / Tu perds tout seul"

La bonne blague…



8. Booker T. and the MG’s – Green Onions
9. Johnny Daye – Stay Baby Stay


Le haut vert, la culotte blanche et un destin à faire pleurer même les plus durs. Pas de doute, les joueurs stéphanois ont tout de l’oignon. Surtout quand ils jouent en rang serré un blues solide et entêtant qui devient la rengaine préférée des gars du coin.

Qu’on ne s’y trompe pas, à Sainté on préfère par dessus tout ces joueurs de devoir qui n’ont rien des poètes du samedi soir, mais qui par leurs coups de gueule et leur énergie à toute épreuve vous remettent une équipe sur les rails. Du coup, l’épicentre de l’âme stéphanoise se situe bien souvent du côté de la défense. C’est là qu’on trouve toujours un vieux briscard dont l’allure ferait presque croire que le temps s’est arrêté en 1974, un Bjorne Kvarme ou un Vincent Hognon (tiens donc…) pour s’attirer la ferveur de tout un stade.
 
Au cours de la saison de la remontée (1998-1999), le Chaudron est entré dans une fusion telle qu’on a vécu un hiver à provoquer la tenue immédiate d’une conférence sur le réchauffement climatique. L’ASSE avait enfin un championnat à sa mesure pour laisser libre-cours à son jeu mené au courage.

Un type descendu des tribunes devient le temps de cette saison brûlante le héros de tout un peuple. Patrick Guillou est le joueur auquel rêve chaque supporter stéphanois : un habitué de Geoffroy-Guichard, le cœur cousu au maillot vert, qui participe à la folle aventure d’un retour dans l’élite. Le 1er mai 1999, les Verts reçoivent l’AC Ajaccio pour le match qui doit mettre fin à cette attente longue de trois saisons. Un résultat nul plus tard, les quatre tribunes scandent le nom de Guillou. "A en perdre la voix…" dirait l’observateur qui regarde la vague gonfler depuis la surface. On préfèrera retrouver dans ces appels répétés à l’infini les mêmes motifs qui amenaient Booker T. et ses MG’s à faire transpirer les micros des studios Stax.

Du coup, ces dernières années les faiseurs de miracle se sont fait plus rares. Ou peut-être ne les remarque-t-on pas assez. Difficile en tout cas de trouver sa place dans la fratrie des hommes verts, au visage taillé à la serpe. Les gueules d’ange ne font plus recette à Saint-Etienne, cédant la place aux envolées karaté kid de Janot, aux équarrisseurs Varrault et Benalouane, aux dégommages de devant orchestrés par Gomis et Ilan.

On joue classique et solide. Plus le temps de s’apitoyer avec les gamins virtuoses, joueurs de bleuettes. Depuis la plongée en apnée sous maillot vert de Platini et le sabordage de carrière par Paganelli, les frêles artistes ne passent plus par Sainté. Guarin, annoncé un temps comme le brillant métronome du milieu, a dû se faire sérieusement secouer pour ne plus oser avancer balle au pied. Il s’est plié à l’éthique de la maison : ne pas faire dans la finesse, au risque de finir oublié comme Bilos. Reste à savoir comme il ressortira de son passage forcé par la CFA...

Stax a elle aussi eu son gamin génial, ramené d’une tournée par Otis Redding, du temps où il voulait se lancer dans la production de jeunes artistes. Johnny Daye – John DiBucci de son vrai nom – impressionne Big O en assurant sa première partie. Ramené en hâte de Pittsburgh, il est confié aux soins de Steve Cropper et de Booker T. Jones. Toute la famille est mobilisée pour trouver l’écrin qui saura aller avec cette voix tremblante d’émotion, sorte de rencontre rêvée entre les hésitations d’Otis Redding et la pureté de Jimmy Scott.

Son Stay Baby Stay aurait dû faire pleurer dans les chaumières. Il est enregistré à contre-temps, en 1968, à une époque où les chansons Stax doivent jouer de l’équivoque et de la conscience politique. Bref, les marmots pleurnichards dégotés par Otis ne survivent pas à sa disparition et sont renvoyés d’où ils viennent, arrêtant dans la foulée une carrière qu’on jurait prometteuse.

Johnny Daye cesse de faire trembler sa voix au milieu des années 70. Reste de son tour de piste éclair ce titre Stax 0004 à l’émotion intacte, avec ses crins-crins fragiles et son tempo sudiste. Un titre encore capable de faire chialer les gros durs au maillot vert.



10. Branding Iron – Born Too Late
11. Eddy Floyd - Knock On The Wood


Les saisons se suivent et finissent par se ressembler à Saint-Etienne. Ca commence par un recrutement bien senti pendant l’été. En laissant filer Camara et Sablé comme pièces-maîtresses contre Tavlaridis et Matuidi en guise de nouveaux venus calibrés L1, on se dit que l’ASSE a de nouveau toutes les cartes en main pour jouer le haut du tableau.

Les dirigeants peuvent clamer tant qu’ils veulent qu’une place dans le top 5 les comblerait de bonheur, la vraie question qui se pose est toujours la même. Que vont bien pouvoir faire ces joueurs, nés pour la plupart bien après les derniers exploits stéphanois, pour faire oublier leurs glorieux aînés et ramener un peu de strass en plus de Payet à un Chaudron qui risque de s’ennuyer à la longue ?

Quand on a vu, il y a deux ans, les supporters partir sur les routes, jusqu’à Cluj, et rejouer l’engouement des folles épopées européennes pour deux petits tours en Coupe Intertoto, on s’est dit qu’il suffirait de trois fois rien pour que les coulées de lave reprennent de plus belle.

Cette année, sans Coupe de France à remettre dans une vitrine qui prend la poussière, c'est une cinquième place en championnat qui pourrait bien rallumer la mèche. Pendant que les voisins lyonnais crèvent de voir leur échapper ce trophée qui leur permettait en d’autres temps de sortir de l’anonymat, entre deux dominations stéphanoises.

On n’en peut plus d’aller à Geofrroy-Guichard comme on va à Stax, dans un musée, lieu de culte, où l’on peut toucher de près la légende qui ne cesse de se revivre à coups de réédition – de singles numérotés pour les uns, de maillots collectors siglés MF pour les autres.

Ce vœu formulé, il ne reste plus qu’à espérer que les rêveries d’entraîneur solitaire de Roussey ne se transforment en nouveau coup pour rien. Les méthodes mises en œuvre pour accéder à cette place ne lui ont d'ailleurs valu une marge de manœuvre on ne peut plus étroite.

A Janot également d’éviter de réclamer sa place en Equipe de France pour trois prestations spectaculaires, avant de disparaître deux mois plus tard dans les pages de Free Fight Mag, exhibant fièrement ses fanfreluches dédicacées par Wanderlei Silva. On le préfère encore en gardien de but carnavaleux.

Dernière inconnue, l’effet que pourrait provoquer les désirs de départ de Feindouno et de Gomis, dajà annoncé en Angleterre comme le nouveau Drogba. Devant le Guinéen qui aime tant les femmes qu'il en finit par préférer celles de ses camarades de vestiaires, Bafé en impose lorsqu'il faut griffer les défenses adverses. L'attaquant est tellement impressionnant qu'il en a fait perdre son jeu au pied au "traître" Coupet. Un pur moment de bonheur pour les tribunes stéphanoises qui rêve déjà d'une prolongation de contrat en vue d'un possible retour en UEFA.

Autrement dit, à quelques heures de la fin de saison, il ne reste donc qu’à toucher du bois pour que le Vert s’empare à sa manière du fruit défendu depuis tant d’années. Ce quelque chose que même les fans les plus absolus de Stax ne peuvent plus attendre.

Un titre, rien qu’un titre de plus pour les Lyonnais… Pour mieux leur souffler la belle épopée européenne du moment pour laquelle ils ne savent pas s'y prendre.
 





La mine. Le César de la critique rock minutieuse a été ici largement pompé. Sweet Soul Music, rythm and blues et rêve de liberté sudiste est le parcours en chanté, comme on disait chez le grand Jacques, de cette soul music des Etats du Sud qui continue de faire battre les cœurs.

Traduction française disponible aux Editions Allia pour 23 euros.


 
 
 
 
 
 
Le filon inépuisable. Tous les titres et beaucoup d’autres sont regroupés dans le coffret The Complete Sax – Volt Soul Singles (1959-1975), en trois volumes.
 









 
Publié dans : La Buvette, - 11 titres
Tags : ASSE, Stax, Verts, Otis Redding, Geoffroy Guichard, Manufrance, Memphis, Tenessee, Forez, Poteaux carrés, Soul

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